Après avoir ramé une heure pour chercher sur la côte de l'île une anse où nous pussions donner un coup de seine, nous découvrîmes une petite crique qui nous parut devoir être poissonneuse. Nous abordâmes dans cette partie: nos filets furent jetés en demi-cercle à la mer, et bientôt nous eûmes la joie de pêcher quelques merlans et quelques mulets, qui, des jolies mains de nos dames, glissèrent dans les poêles que l'on avait déjà chauffées sur le feu de notre bivouac.

Les déjeûners improvisés de cette manière sont presque toujours détestables, mais on les trouve toujours délicieux. C'est une chose si capricieuse et si bizarre que notre appétit!

Le déjeûner fait, nous plions bagage. On s'embarque dans les canots, que la houle balance mollement et que le clapottement de la mer vient parfois heurter. La brise du large s'est formée, pendant notre halte de pêcheurs, dans la petite anse. Vite nous appareillons.

Sainte-Elie, avant de se rembarquer dans son grand canot, a passé près de moi et m'a dit à voix basse:

—Le temps est beau pour notre mauvais coup; mais comme ils viennent de déjeûner, il faut louvoyer pendant une heure, pour qu'ils aient le temps de faire la digestion avant de prendre leur bain.

Touchante précaution hygiénique! Mon ami prévoyait tout avec la plus admirable sagacité. Je n'en ai plus trouvé de son espèce.

Nous louvoyons donc, et à mesure que nous courons des bordées, le vent fraîchit. Je continue à porter toutes voiles dehors. Personne n'a le mal de mer à bord; mais tous mes passagers, en voyant de temps à autre le bord de dessous le vent raser l'eau bouillonnante avec la rapidité de la foudre, commencent à avoir peur. Mlle Darmois, la main appuyée sur le rebord de l'embarcation, ne me dissimule plus ses craintes; elle me supplie de la ramener à terre, en faisant à chaque lame qui nous secoue un bond qu'elle accompagne d'un cri de frayeur. Trop galant pour refuser la grâce qu'elle implore, je laisse arriver sur l'île d'Aix, dans un endroit où j'ai remarqué un joli sable que recouvrent tout au plus deux pieds et demi à trois pieds d'eau. Sainte-Elie, qui observe attentivement ma manœuvre, me suit à deux longueurs de canot. Nous filons tous deux avec vitesse et toutes voiles dehors; puis, lorsque je me crois à peu près sûr de mon affaire, je reviens au vent comme pour éviter un rocher que je dis avoir soudainement aperçu. J'ordonne de border les voiles à plat. La brise que nous recevons au plus près a augmenté. L'homme placé à l'écoute de misaine, et qui n'a qu'à filer cette écoute pour soulager l'embarcation, me regarde comme pour me demander s'il faut filer. Je lui fais signe de tenir bon. Une petite rafale nous tombe en ce moment à bord: on ne pouvait désirer mieux. Mon canot se couche sous l'effort de la risée; la mer embarque par dessous le vent; un cri d'effroi part; mes passagers tombent ou plutôt sautent à l'eau. Ils se débattent et barbottent comme des gens qui se noient. Sainte-Elie, qui a guetté le moment favorable de se dévouer, s'est élancé dans les flots, et nageant comme un marsouin, il arrive pour saisir Mlle Darmois et l'arracher, au prix de ses jours, au péril d'une mort certaine, qu'elle ne court pas. Mais au moment où le courageux amant va pour s'emparer de sa maîtresse, celle-ci a trouvé pied sur le fond, et, debout sur le sable, semble recouvrer, avec la certitude d'être sauvée, le calme qu'elle avait perdu depuis le départ. Les autres passagers et passagères en ont fait autant que Mlle Darmois, et le pauvre Sainte-Elie, obligé de prendre aussi pied sur le sable, n'arrive tout juste que pour offrir sa main à ces dames, qu'il reconduit à terre toutes mouillées, et encore un peu effrayées du danger qu'elles croient avoir couru.

Pour moi, tristement occupé avec mes canotiers à vider mon embarcation à moitié remplie d'eau, je ne revins à terre que pour recevoir les reproches de tout le monde sur ce qu'on appelait mon imprudence, et l'expression des regrets de Sainte-Elie sur ce qu'il nommait mon peu d'adresse.

Quant à lui, toujours supérieur aux circonstances, et, ce qui est encore bien plus difficile, toujours supérieur au ridicule, il eut l'esprit de faire répéter dans tout Rochefort qu'il avait bravé les plus grands dangers pour sauver Mlle Darmois, qui n'en avait couru aucun. Une telle aventure prouvait trop bien l'amour du jeune officier pour la riche héritière, et un tel dévoûment méritait une trop belle récompense, pour que la fière Mlle Darmois ne se montrât pas favorablement disposée à accueillir les vœux d'un homme que l'opinion publique trouvait si digne de devenir son époux.

Les deux amans se marièrent un mois juste après mon coup de maladresse. Je fus invité de la noce par mon ami, qui, satisfait de posséder une jolie femme et une grande fortune, prit le très-sage parti de ne plus naviguer.