—Grand merci de ta corvée! Pourquoi, puisque tu as tant envie de faire prendre un bain à Mlle Darmois, ne pas la faire s'embarquer dans ton canot et te charger toi-même de la feinte maladresse que tu veux mettre sur mon compte?
—Que tu es peu prévoyant, mon bon ami, et que tu saisis mal l'ensemble du plan que je viens de te confier? En faisant chavirer ton embarcation, tu risqueras d'attacher, il est vrai, à cet événement une idée de maladresse ou d'imprudence qui te nuirait peut-être dans l'esprit de Mlle Darmois si tu lui faisais la cour. Mais que t'importe cela, à toi? il ne peut en résulter rien de contrariant pour tes projets. Au lieu que si je me chargeais de cette iniquité, je serais perdu à tout jamais, et il faudrait renoncer à toutes mes espérances. Or, n'est-il pas plus simple que tu te charges, par amitié pour moi, de tous les reproches, s'il y en a à recevoir, et que je recueille tout le mérite du plus beau et du plus noble dévoûment? Si j'étais à ta place et que tu fusses à la mienne, je n'hésiterais pas à faire chavirer une frégate, pour peu que ce sacrifice pût contribuer à ton bonheur. Consens-tu à me rendre le service que je réclame de ton amitié?
—Je te suis sans doute on ne peut pas plus dévoué, et s'il ne fallait que m'exposer seul pour ton bonheur, tu ne doutes pas, je pense, du zèle avec lequel j'agirais. Mais ce que tu me proposes là demande réflexion, et j'y penserai ayant de me décider.
—Oh! alors mon affaire est en bon train, car chez toi la réflexion ne fait que fortifier les bons penchans du cœur. Mais surtout, puisqu'il te faut le temps de la méditation, tâche de ne penser à mon projet que seul et avec le plus grand mystère; car, ainsi que je te l'ai dit, c'est le secret de ma vie que je t'ai livré.
Je promis à Sainte-Elie une discrétion inviolable. Je réfléchis une bonne demi-journée, et je consentis à tout.
Nos dames et nos amis de Rochefort se rendirent à l'île d'Aix pour la partie de canots qu'avait préparée de longue main notre collègue Sainte-Elie. Trois des embarcations de notre frégate se trouvèrent élégamment disposées à recevoir tous nos hôtes, partagés en trois escouades entre les officiers du bord qui devaient commander et gouverner la petite division. Sainte-Elie montait le grand canot, le plus solide de tous; un de nos confrères le canot major, et moi le canot du commandant, la plus jolie, mais aussi la plus légère de ces embarcations.
Par l'effet d'un hasard qu'avait eu soin d'arranger l'ordonnateur de la fête nautique, Mlle Darmois me tomba en partage en qualité de passagère, et notre joyeuse société eut l'air de s'égayer malignement sur le compte de Sainte-Elie, que le sort semblait avoir voulu séparer momentanément de l'objet de sa pensée. Notre société était loin de se douter de la destinée que mon complice et moi réservions à la beauté qui venait de m'être confiée.
Trois autres dames et autant d'hommes accompagnèrent Mlle Darmois dans le canot, où elle ne s'embarqua qu'avec une certaine hésitation. Pauvre jeune personne qui semblait pressentir le mauvais tour que nous lui préparions si froidement!... Pour moi, je l'avouerai, malgré tout le dévoûment de mon amitié pour Sainte-Elie, j'éprouvai presque des remords en voyant la naïveté avec laquelle la jolie Olinda se confiait à moi sur ces flots qui paraissaient lui inspirer une crainte assez naturelle. Je sentis que c'était un grand sacrifice que j'allais faire à mon ami, si la brise venait à fraîchir assez pour que je pusse faire chavirer l'embarcation. Mais joignant le scrupule à une coupable intention, je me promis bien de ne tenter mon mauvais coup que dans un endroit où il n'y aurait aucun danger à courir pour personne.
Mon léger canot, monté de sept passagers et de huit bons et robustes matelots du bord, n'était pas trop mal chargé dans les hauts. Sainte-Elie avait eu soin de le lester très-peu dans les fonds, afin de me donner plus de facilité pour le faire cabaner en temps et lieu. Nos perfides dispositions, comme on le voit, étaient prises à merveille.
A cinq heures du matin nous partîmes tous gaîment avec notre escadrille. L'air était frais et pur, le ciel doux et serein. Le soleil caressait de ses jaunes rayons la surface fumeuse de l'onde transparente. Nos passagères étaient ravies; elles chantaient en chœur des refrains charmans, que les échos sonores du rivage que nous longions répétaient d'une grotte à l'autre. Rien ne manquait à nos désirs, si ce n'est la brise qui ne s'élevait pas.