A cette époque, l’abbaye était gouvernée par Pierre Le Roy, qui fut un de ses plus illustres abbés et l’un de ses plus grands constructeurs. Il reconstruisit le sommet de la tour des Corbins (Merveille), restaura et recouvrit les bâtiments abbatiaux, au sud de l’église, commencés par Richard Tustin en 1260, continués par ses successeurs et en partie ruinés par l’incendie de 1374. Il compléta les défenses à l’est, en élevant la tour carrée, appelée Perrine, du nom de son auteur, en O du plan (fig. [151]), et dans laquelle il disposa plusieurs chambres pour loger ses soldats. Nous avons vu que les abbés étaient devenus des seigneurs féodaux, et, au Mont-Saint-Michel, l’abbé était en même temps capitaine de la place pour le roi; et il conféra des fiefs à des seigneurs de la province, à la charge par ceux-ci de venir garder le Mont en des conditions déterminées, dont voici un passage traduit du texte latin[77]: «Ceux qui tenaient ces vavassories les tenaient en foi et hommage, et devaient le relief et treize chevaliers, dont chacun était tenu de venir lui-même pour la garde de la porte de l’abbaye, quand il était nécessaire, c’est-à-dire en temps de guerre; chacun devait la garde pour tout le temps du cours et du décours de la mer, c’est-à-dire de la descente et de la montée de la marée, armé chacun de gambeson, chapel de fer, gantelets, bouclier, lance et toutes armes; et ils devaient se présenter aussi en armes le jour de Saint-Michel, en septembre.»

Au nord de Bellechaise, il construisit, dans les premières années du XVᵉ siècle, le châtelet et la courtine crénelée qui le joint à la Merveille (fig. [163], en tête de ce chapitre). Le châtelet fut élevé en avant de la face nord du bâtiment dit Bellechaise, en D (fig. [150]), laissant entre celle-ci et la face sud un espace vide, large mâchicoulis protégeant la porte Nord, celle de la salle des Gardes, devenue la seconde porte intérieure depuis la construction du châtelet. Celui-ci se compose d’un bâtiment carré, flanqué aux angles de la face nord par deux tourelles encorbellées reposant sur des contreforts, et qui semblent être, par leurs formes générales, deux immenses bombardes dressées sur leurs culasses. Entre les piédestaux de ces tourelles s’ouvre la porte, ou la voûte rampante, couvrant l’escalier montant à la salle des Gardes; cette porte était défendue par une herse manœuvrée de l’intérieur, au premier étage du châtelet, et par trois mâchicoulis disposés au sommet de la courtine, entre les tourelles crénelées. Afin de couvrir le châtelet, Pierre Le Roy éleva la barbacane qui l’enveloppe à l’est et au nord, ainsi que le grand degré au nord. Il modifia en même temps les remparts

Fig. 172.—Mont-Saint-Michel.—Face sud (état en 1875).

des côtés nord et ouest, en élevant la tour Claudine, joignant l’angle nord-est de la Merveille, en ménageant, dans l’étage inférieur de cette tour, un corps de garde dont la poterne communique avec le grand degré et commandant tous les passages par des dispositions très ingénieuses, qui forment un exemple unique en leur genre[78].

En 1411, l’abbé Robert Jolivet obtint du pape Jean XXIII le gouvernement de l’abbaye; élu par les moines, il fut chargé par le roi de la garde du Mont-Saint-Michel, et cependant il vivait à Paris; mais, en 1416, il regagna son abbaye, menacée par les Anglais,

Fig. 173.—Mont-Saint-Michel.—Enceinte du XVᵉ siècle.—Restitution graphique d’après les dessins d’Éd. Corroyer.

qui, après la bataille d’Azincourt, en 1415, s’étaient emparés de la basse Normandie. Tandis que les Anglais fortifiaient Tombelaine, Robert Jolivet achevait de bâtir les murs et quelques tours qui cernent la ville, et qui existent encore. Pour subvenir à ces dépenses, l’abbé fut autorisé par le roi à prendre quinze cents livres sur les revenus des aides de la vicomté d’Avranches, et un autre subside sur le maître de la Monnaie de Saint-Lô.