— On va nous servir, dis-je à Van Marke. Où cela, grand Dieu ! Sur une de ces tables ? Horrible ! Jamais !

Mais la patronne arrive. Chance inouïe, suprême. L’état-major, placé dans une salle à part, venait de terminer son déjeuner, et on succéda aux officiers, tout simplement.

Un déjeuner tout prêt, qui nous fut servi rapidement. Ce que nous avions cru être un désastre tournait en fortune inattendue.

On se mit en route à deux heures et demie. Quarante à cinquante kilomètres seulement nous séparaient de la ville de Soukarras, la dernière ville algérienne, où la grande route finissait, où nous aurions accompli notre longue traversée, où nous allions enfin savoir si nous pourrions pénétrer jusqu’à Tunis, pour couronner notre fatigante, mais splendide expédition.

On avança gaillardement, mais les escarpements de route commençaient. Plus que jamais, les chaînons s’enchevêtraient, masquant l’horizon lointain. Et les montagnes devenaient boisées autour de nous. On passa un hameau ravissant, enveloppé de feuillages, Medjez ! Puis les côtes très dures commencèrent. La marche devenait impossible. Nous n’avancions plus.

On entreprit une côte qui ne finit pas. On monta, monta, monta toujours ; les bois s’épaississaient autour de nous ; maintenant, les pics, les vallons, les ravins, les escarpements, tout était couvert de végétation, forêt de chênes, au feuillage sombre.

On monta toujours, désespérés d’une pareille longueur de côte. Un instant on aperçut un tournant, très élevé, avec une maison blanche que le soleil éclairait. Un charretier, un Européen, à qui on avait demandé si c’était la fin, nous dit : « Ah ! mais non ! » d’un air qui ne nous laissait nul doute sur notre sort.

On monta si longtemps que le soleil commença à s’abaisser sur l’horizon, lançant ses reflets d’incendie à travers les montagnes. Quelques nuées rouges se montrèrent aussi dans les déchirures des crêtes. Et l’on montait, absolument ahuris maintenant d’une ascension pareille. Nous n’arriverions jamais à cette ville, la dernière pourtant, oui, la dernière, et c’est pour cela sans doute qu’elle nous échappait.

On grimpait toujours, oh ! à pied. Sur nos bicyclettes, c’eût été la mort. Vrai, c’était trop long.

Et la nuit vint, toute noire, d’un noir de caveau, entre ces chaînes élevées et ces arbres touffus. Et nous montions toujours, nous montions presque depuis Duvivier, tout l’après-midi, sans désemparer.