Cette interminable procession d’hommes fatigués, de chevaux, de voitures rendant un son mat, en roulant sur les cailloux, me rappela cette atroce guerre de 1870, le défilé que je vis près de Sancerre, de l’armée de Bourbaki battant en retraite, avec la différence toutefois de la tenue des hommes, et de leur physionomie.
Zouaves, turcos, spahis, chasseurs d’Afrique, train des équipages, ça défilait, défilait. En entrant dans la ville, par un chemin devenu étroit, il fallut descendre de machine. On était sous les pieds des chevaux, puis la foule se pressait, pour voir.
Quand ce fut terminé, la foule se dispersa vite, et on resta seuls au milieu de la grande place centrale, où les malheureux « cirer Jonn » nous assaillirent en un clin d’œil.
Pas de clubs, à Soukarras ! trois ou quatre cyclistes à peine. Mais des Français qui suivaient, par les journaux, notre voyage, et que le hasard nous fit trouver.
Croirait-on qu’à Soukarras on ne put nous donner des renseignements précis sur l’état du chemin pour pénétrer en Tunisie ?
On nous dit : « Vous trouverez une route nouvelle qui va jusqu’au Kef, et de là le chemin est superbe » ; un autre : « Des pistes arabes seulement, mais où vous pourrez rouler, avec vos machines » ; un troisième déclara tout net : « Je suis venu de Tunis à cheval, je vous défie de passer. Vous irez à pied, oui ; avec vos machines, jamais. C’est impossible. D’ailleurs, comment vous diriger ? »
On resta durant cette journée à Soukarras, ville remplie d’Arabes, et où nous entourait toujours la nuée des enfants à corps blanc et à tête rouge ; aimablement accompagnés des quelques compatriotes qui nous avaient accueillis dès que la nouvelle de notre venue leur avait été apportée.
L’un d’eux, correspondant de la Dépêche Tunisienne, nous dit qu’il avait reçu plusieurs fois de son journal des dépêches le questionnant sur notre passage. Enfin ! nous étions là. Comme on le voit, on nous attendait à Tunis. C’était encourageant. Enfin, on allait donc savoir ! Oui, savoir si on pourrait pénétrer dans cette terre mystérieuse.
On partirait le lendemain matin.