— C’est sûr ; tu te rappelles bien en avoir vu un à la mosquée, à Alger ? Il se trémoussait exactement de la même manière.
— C’est juste. Seulement l’endroit où nous sommes n’a pas plus de rapport avec une mosquée que j’en ai avec la cathédrale de Saint-Jean-de-Latran.
Mais les musulmans, paraît-il, font leur prière partout où ils se trouvent.
Le moment de quitter la place arrivait. Il fallut se décider. On se dégagea, on parvint, non sans peine, à s’habiller au milieu de ce capharnaüm ; et l’on partit, heureux et dispos, fort aises de notre séance un peu trop prolongée peut-être dans l’un de ces fameux bains maures, établissements très répandus chez les Arabes, ce qui, vu le climat, n’a rien de surprenant.
Le matin, à notre réveil, on chercha du lait. Notre hôtel n’en possédait pas. J’étais furieux. Il eût fallu le commander la veille. Alors j’en cherchai par la ville et je finis par en découvrir dans une repoussante guinguette espagnole située dans la grande rue commerçante. Médiocre ! Médiocre ! Ainsi pas de lait, même dans les villes de cette importance.
A deux heures, après nous être assurés que nous trouverions un gîte à Tebourba, nous prenions le train en partance pour Tunis. Délicieux après-midi. Ce train de Tunisie était à wagons munis de balcons complètement découverts.
On pouvait, accoudé sur la balustrade, fouetté par le courant d’air que provoquait la marche du train, voir se dérouler le pays. Une voie libre, ainsi que dans toute l’Algérie, et étroite, disparaissant sous les wagons, à tel point qu’on pouvait se croire roulant en pleins champs. Quelle lenteur, du reste ! On avançait en bon train de famille et, devant nous, à quelques mètres, dans les brousses, passaient des Tunisiens à dos de bourriquets, quelques-uns coiffés du formidable chapeau rappelant celui du roi des Cowboys.
Peu à peu, les montagnes par nous parcourues depuis Affreville, et devenues si escarpées et si hautes depuis Duvivier, s’abaissaient. Nous entrions dans la grande plaine où, à une époque de l’histoire, l’an 202 avant Jésus-Christ, se décida le sort du monde, la plaine de Zama. Aux deux côtés de l’horizon, nord et sud, les monts s’abaissaient graduellement, puis ceux du nord finirent. Au sud ils disparurent aussi, mais sans prendre fin ; ils s’éloignaient vers la Tripolitaine.
Les stations, dans ce pays des anciens Numides, étaient proprettes, et nous transportaient tout de suite en pleine civilisation, sauf les bons gros Tunisiens à turban, qui apparaissaient à chacune d’elles. A Grhardimaou, station frontière, on avait failli avoir un démêlé avec la douane de l’excellent bey, notre protégé.
Je dus avoir recours au chef ; il laissa passer nos machines en franchise, mais non sans nous avoir demandé nos noms, prénoms et qualités, ce qui lui fit dire : « Ah ! c’est vous qui venez d’Oran ? » La cause, on le voit, eût été de toutes manières facile à gagner.