Je m’y laissai conduire cependant, autant par curiosité pour la ville arabe que pour exercer ma surveillance paternelle sur mon jeune Belge, dont la placidité sur certains sujets était essentiellement apparente.
On pénétra donc dans les ruelles étroites de la Kasbah, au milieu du plus effroyable fourmillement d’Arabes qu’il nous ait été donné de voir encore.
S’orienter dans ce labyrinthe de ruelles étroites était difficile, et notre guide s’égara. Voilà, par exemple, un détail qui nous importait peu. On alla sans savoir.
C’était une suite de petites boutiques avec portes et fenêtres toujours grand ouvertes, au plafond surbaissé. De l’extérieur on voyait là, grouillant, un amas d’Arabes grands et petits, souvent assis en demi-cercle, les enfants toujours coiffés de la rouge chechia. Sur le devant de la porte d’autres Arabes, vautrés, là, immobiles, momifiés. Le long de ces ruelles, dans ces réduits, on pouvait voir ainsi défiler tous les métiers : fabricants de bibelots en cuir, les plus nombreux, des tisserands, cuisiniers, rôtisseurs, épiciers, bouchers, boulangers, marchands d’étoffes aux couleurs rouges, bleues, vertes, mais toujours d’un ton atrocement criard ; et il en défilait des métiers, marchands de légumes, de bijoux, d’antiquités, et toujours, comme si l’espace manquait, un amoncellement d’humanité dans ces trous, humanité débordant sur la ruelle où l’on avançait heurtant à chaque pas un groupe d’enfants nus ou à peu près.
Notre guide nous fit entrer dans une de ces boutiques à bibelots de cuir. On en acheta plusieurs, naturellement. Alors l’Arabe, patron de l’établissement, voulut nous payer le café : il fallait accepter, c’était l’usage.
On s’assit, où ? Je ne sais. Il y avait de la place pour quatre ; nous étions cinq, dont l’enfant de l’Arabe.
Il était vautré dans un coin, on faillit s’asseoir dessus. Le café était délicieux. Le café arabe est exquis, je l’ai constaté durant tout mon voyage. Un seul défaut : la poudre de café reste dans la tasse, ce qui est fort désagréable.
On continua à pérégriner. Albert Van Marke, dont les yeux, comme les miens du reste, s’écarquillaient sans cesse, se contenta d’annoncer gravement à sa cravate : « Nous ne sommes pas en Algérie, nous sommes en Arabie ici. » Des Arabes en tas, toujours. Ils sont là grimpés les uns sur les autres, et malgré une chaleur de trente-cinq ou trente-huit degrés.
— Ah ! par ici, dit notre guide.
On le suivit. Maintenant la rue s’est encore rétrécie en s’escarpant.