C’est sale, mais d’une saleté de mauvais lieu ; des mèches de cheveux embroussaillés rôdent dans des trous, sortes de dépotoirs nocturnes. Sur le devant des portes, des entassements de loques puantes.

Presque plus personne ici. Quelques types au regard louche, d’un orientalisme différant de celui d’Algérie ; puis, à l’encognure des portes, ou sur le devant des maisons, presque au milieu de la ruelle, des femmes habillées à l’européenne. Leurs joues sont d’un mat tirant sur le jaune sale et leurs yeux cerclés de noir ont une repoussante expression de vice ignoble.

Nous passons assez rapidement, quand je me sens brusquement saisir par l’épaule ; mais après un léger effort fait en avant pour me dégager, je me retourne et aperçois l’une de ces mégères assise sur sa chaise, immobile ; on eût dit qu’elle ne s’était pas déplacée.

Albert Van Marke qui, au milieu de ce quartier du vice, a trouvé à émettre cette opinion : « C’est dégoûtant ici ! » a été, lui aussi, arrêté net. Malgré la réflexion, empreinte d’un profond accent de vérité, qu’il vient de formuler, il répond à la mégère. Celle-ci s’exprime d’ailleurs dans le plus pur français.

Je laisse la conversation s’engager, parfaitement certain qu’elle n’aura aucune suite fâcheuse. Mais comme elle se prolonge outre mesure, je saisis mon compagnon par le bras droit, opération qui est exécutée simultanément par la misérable harpie avec le bras gauche.

Alors, en un clin d’œil, le malheureux Belge se trouve changé en ces sortes de jouets destinés aux tout jeunes enfants et qui représentent un petit bourriquet (mon jeune compagnon me pardonnera, j’en suis sûr, ma sotte comparaison), un petit bourriquet, dis-je, tiré à la tête par le meunier, à la queue par la meunière, et qui, entraîné tantôt par l’un, tantôt par l’autre, se trouve soumis ainsi à un mouvement de va-et-vient du plus parfait comique.

Enfin, la victoire me resta, victoire facile, il est vrai, car je ne dois pas cacher que j’y fus aidé fortement par l’aspect de ces lieux nauséabonds.

Quelques instants après, du reste, nous quittions ces ruelles sombres et tristes pour rentrer dans la ville européenne.

III
KIF ! KIF ! LA GLACE DE PARIS

Devant rester quelque peu encore à Alger, on en profita pour continuer à battre en tous sens le pavé de la ville. Ce qui nous divertissait fort, c’était l’innombrable quantité de camelots arabes dont on était processionnellement assailli, toutes les fois que le hasard des circonstances ou l’altération de nos gorges respectives nous forçait à prendre place à la table d’un café.