— Voici l’amphithéâtre, dit M. Vincent. Cette lueur vient d’une petite chapelle que les catholiques ont édifiée en mémoire des chrétiens martyrisés.
Une galerie, à ciel ouvert, creusée dans la terre, conduisait à la chapelle. On abandonna nos machines, puis on avança vers l’amphithéâtre. Il ne présentait rien de bien curieux. C’était un cirque, je l’ai dit, dont le dessin était indiqué par une maçonnerie. Seuls les souvenirs poignants envahissaient l’âme à ce spectacle. Quelle ruine, quel abandon ! quel silence de sépulcre !
On avança dans la galerie, et on arriva devant la chapelle ; elle était grillée et la lueur brillait à travers le grillage.
Durant cette exploration autour de l’excavation béante, mon jeune Belge avait manifesté une fébrilité de plus en plus folle.
Notre aimable guide, avait eu l’idée d’emporter sur sa machine une sacoche qui d’ailleurs le quittait rarement. Il avait naturellement mis cette sacoche à la disposition du bon Liégeois, ainsi égaré en terre carthaginoise, et ce sujet de l’excellent roi Léopold II en avait usé dans la plus large mesure. Nos poches aussi avaient été mises à contribution.
Malgré cette triple charge, Van Marke continuait à courir de tous côtés, ramassant partout des pierres qu’il nous priait de lui porter.
En ce moment nous nous trouvions en présence de la chapelle, quand M. Vincent nous dit, en nous montrant l’ouverture d’une nouvelle galerie sur notre gauche : « Voici la fosse aux lions ; c’est par cette galerie qu’ils se rendaient aux arènes. »
Elle était voûtée, celle-ci. On ne pouvait y avancer encore profondément.
A peine notre guide eut-il parlé, que Van Marke ne se connut plus. Quelle folie l’avait saisi ? Il sembla en cet instant se racheter d’un seul coup de sa placidité naturelle, comme ces malades qui jeûnent durant un temps très long et qui, en cachette, hors de tout œil humain, rattrapent le temps perdu.
Il se jeta « à quatre pattes », pénétra dans la galerie, et, imitant le rugissement du lion, se jeta à longer la grille de la chapelle, dans un va et vient continu, à l’instar du fauve dans sa cage. Puis, se livrant à une agitation fantastique, il ramassa tout ce qui lui tombait sous la main, des morceaux de marbre, des cailloux, de le terre même, en criant : « Carthage, Carthage, les lions, les arènes, emportons tout. » Cette fois sa langue s’était complètement déliée, il parlait, parlait, rappelant maintenant tous les détails de ce que nous avions vu au cours de ce voyage à travers l’Algérie qui finissait d’une si éblouissante manière dans l’exploration des ruines de Carthage.