— Sans doute ; mais pourtant, puisque nous sommes bien en ce moment, pourquoi ne pas en profiter ? Ce sera une bonne avance de gagnée.

— Et la sécurité du chemin ? Tu sais ce qu’on nous a dit : « Le jour, rien à craindre des Arabes ; mais la nuit, la prudence exige que vous vous arrêtiez. » Avec ces farceurs-là, on ne sait jamais bien ce qui vous attend.

— Bah ! tu es armé, répondit l’obstiné petit Belge, puis la nuit est très claire. Ce serait de la malechance vraiment, sais-tu, d’être attaqué ici.

A vrai dire, je ne faisais d’objections que pour la forme, car j’étais disposé à céder. La lune allait briller, en effet ; la chaleur serait moindre, peut-être le vent qui à la fin nous heurtait de face allait-il tomber avec la nuit. On gagnerait une forte avance, c’était sûr. Toutefois, cinquante kilomètres, c’était beaucoup, et cela sans localité de quelque importance sur la route pour nous arrêter dans le cas d’une faiblesse subite.

Je cédai, mais non sans une assez vive inquiétude. Puis, je me rappelai une circonstance semblable, dans mon voyage en Espagne, durant la traversée des plaines de Castille. On voulut partir le soir, et on tomba d’épuisement sous les regards d’une lune splendide et moqueuse, qui n’éclairait, autour de nous, et là-bas, tout là-bas, que le désert !

Enfin je me décidai : — Partons, dis-je à mon compagnon, advienne que pourra.

On boucla les sacoches et à sept heures nous roulions sur la place de Relizane, vers l’Est.

On l’a vu, la vaste plaine tant redoutée, qu’on nous avait défié de traverser en plein jour, ne commençait en réalité qu’au sortir de Relizane. Et nous pouvions alors nous faire une juste idée de sa température, d’après les degrés subis par nous au cours de l’après-midi.

Nous marchions depuis quelques instants à peine quand de nouveau la plaine immense apparut. Le crépuscule dure très peu en Algérie, comme dans toute contrée qui se rapproche de l’équateur. Voici que déjà la nuit était venue. La lune presque en son plein nous éclairait fort bien ; la route nous apparaissait très nette en sa blancheur, sous ses rayons éclatants.

Mais je ne sais trop quelle vague sensation parcourait tout mon être : contrairement à ce qui se passait toujours après un dîner confortable, où les forces reconstituées vous permettent de pédaler à l’aise malgré la fatigue antérieure, je ne pouvais avancer. Un engourdissement étrange m’avait saisi. D’où venait-il ?