A midi, nous arrivions au quai de la Joliette. Nous étions accompagnés de plusieurs membres de ma famille, qui habitent la noble cité phocéenne, et d’un jeune cycliste que j’avais déjà rencontré, coïncidence assez curieuse, au cours de l’un de mes précédents voyages, le jeune Marcellin, voyage raconté sous le titre : A vol de vélo.
On assista à la descente de nos bicyclettes à fond de cale. Pauvres bicyclettes. Je tremblai pour elles. Pendues comme des harengs au bout d’un croc, quelle position ! Elles en sont sorties sans trop de mal, pourtant.
A midi trente, perchés sur l’arrière du paquebot, tandis que les mouchoirs s’agitaient de part et d’autre, on se dégageait avec une lenteur extrême de l’inextricable amas de bateaux qui encombraient le port de la Joliette, puis… à toute vapeur, pour Alger.
C’était ma première traversée, ai-je dit, et la vérité me force à déclarer que la nature ne m’a pas doué d’un tempérament spécialement propre à affronter les fureurs d’Amphitrite. Aussi quelle satisfaction de voir les flots relativement calmes ! La Méditerranée est souvent très mauvaise, m’avait-on dit complaisamment. Les tempêtes s’y élèvent avec une impétuosité soudaine qui tient du prodige. Grand merci ! Voilà qui était fait pour me rassurer. Je pensais sans cesse à cette fâcheuse occurrence. Mais c’était le calme, le vrai calme.
La nuit arriva ; le calme augmenta encore. La brise légère tomba tout à fait. Ce fut une mer d’une tranquillité parfaite. Quelle chance inespérée ! « Tout va bien, me dis-je, nuit tranquille, rien à craindre, et demain vers quatre heures de l’après-midi nous sommes à Alger. Veine immense, pas même le temps de dire ouf ! et la traversée est faite. Merveilleux Eugène-Pereire, délicieux Eugène-Pereire, incomparable Eugène-Pereire ! gentil petit bateau de mon cœur, va, cours, vole. Décidément c’est idéal, cette traversée. »
Après une petite pose sur la passerelle, on se retira dans notre commune cabine. C’était l’une des plus confortables. Elle nous avait été réservée, amabilité nouvelle, par le chef de départ du paquebot. Nous étions, Van Marke et moi sur des couchettes juxtaposées ; Van Marke se trouvait sous le hublot ! Petit réduit singulier, mais où nous étions en somme fort suffisamment à l’aise ; petit chef-d’œuvre d’installation où rien ne manque, ce qui est inouï, vraiment, dans un espace aussi rétréci.
— C’est étroit, ici, avait simplement déclaré mon compagnon, sans autre réflexion ni préambule.
— C’est vrai, mais ça aurait pu l’être davantage, ajoutai-je sur le même ton. En vérité, on n’est pas mal dans cette cabine.
— Non, on n’est pas mal, répliqua le jeune Belge entre ses dents, comme s’il avait voulu confier cette idée au premier bouton de son gilet.
Et après cette conversation brève on se coucha, opération rapidement exécutée.