« Pourvu, pensai-je, que la mer reste calme. Je ne sais pas, mais il y avait à l’horizon, tout à l’heure, une brume épaisse qui ne me disait rien qui vaille. Enfin, dormons tranquille ! Au diable l’inquiétude ! »
Souvent, au récit de traversées mouvementées, j’avais songé, non sans une émotion violente, à cette situation d’un passager enfoui dans une cabine au cours d’une nuit noire, tandis que la mer gronde et enveloppe le navire de ses lames colossales. Dieu sait si ces réflexions me revinrent à cette heure. Mais la mer était calme. Je finis par m’endormir. Il était dix heures du soir environ.
Quand je m’éveillai, je pressai vite le bouton des lampes électriques. Bonté du ciel : onze heures seulement ! Nuit noire. Van Marke dort sous le hublot. La mer est toujours tranquille ; j’entends avec plaisir le floc ! floc ! régulier de la machine à vapeur. Pourtant, par instants, il me semble que le bruit n’a pas identiquement la même sonorité ; puis, comme je me suis placé sur mon séant, j’ai une sorte de langueur extrêmement légère qui m’annonce un mouvement de balancement dans le paquebot.
Je me rendors. Une seconde fois, me voici réveillé. Une heure du matin. Floc ! floc ! floc ! c’est le bruit de la machine qui toujours m’est agréable à entendre, car il me représente le battement du cœur, indice de la vie. Mais cette fois le son en est tout à fait irrégulier, et je perçois nettement le crépitement de la mer dont la vague vient heurter le flanc du navire. Puis j’ai la sensation manifeste que le plancher manque sous ma couchette.
« Charmant, me dis-je ; c’était sûr, une jolie tempête à la clef. Que le diable emporte les traversées ! Pourquoi, mille sabords, l’Algérie a-t-elle été se loger de l’autre côté de la Méditerranée ? Enfin ! Heureux Van Marke, heureux Belge, heureux sujet du bon roi Léopold, tu dors, toi. Allons, tâchons de dormir. »
Par un bonheur suprême, je me rendormis une troisième fois.
A cinq heures, j’ouvre les yeux. Oh ! oh ! ça craque de partout, et ça crépite ferme contre le flanc du bateau. Puis on enfonce. C’est une impression de mal au cœur intense. Je m’y attendais, c’était fatal ; sapristi, je pensais bien que le calme de la veille était trompeur. Pourvu que ce chambardement n’augmente pas. Ah ! Ah ! Voilà mon compagnon qui s’éveille.
— Nous dansons, me dit-il.
— Oui, et d’une jolie manière. J’ai envie d’aller sur le pont, pour voir.
— Bah ! reste là, il fait nuit noire.