Je reste, mais je suis assommé par ce remue-ménage. Ça craque toujours, mais le bruit de la machine domine le tout et ce bruit me rassure. C’est drôle, pourtant.
Je veux allumer les lampes électriques. Toutefois, légèrement troublé, je me trompe de bouton et je presse celui de la sonnerie qui appelle le garçon chargé du service. Van Marke, à qui je fais part de mon erreur, s’en amuse au dernier point, et il éclate de rire juste au moment où le garçon entre-bâille la porte. Ce qui achève de dilater la rate du bon Liégeois, c’est de m’entendre dire au garçon :
— Ah ! oui, je vous ai appelé pour vous demander à quelle heure le déjeuner.
— A sept heures, dit-il ; et il disparaît.
Le jour arrive enfin pâle, grisâtre, par le hublot : je me lève. Pouf ! à peine ai-je mis le pied sur le plancher, que je me trouve brusquement projeté en avant, nez-à-nez avec mon compagnon. Van Marke, momifié dans sa couchette, trouve toute cette petite suite d’événements extrêmement comique, et se contente de manifester ses sentiments par un rire discret, mais régulier, sans secousse, absolument ininterrompu.
Enfin, je suis debout et habillé. Alors, bousculé, cahoté, clopinant et trébuchant, je grimpe les escaliers et m’installe sur le pont où le jour, assez rapidement, découvre bientôt toute l’étendue de la mer. Elle est splendide et moutonne à grande écume.
Le coup de vent de la nuit se calme peu à peu. La mer toutefois reste grosse et, à table, à onze heures, nous sommes quatre. Le lieutenant qui déjeune avec nous déclare que le chef du bord ne s’y trompe jamais pour la confection de sa cuisine.
Le matin, il grimpe sur le pont, examine l’état de la mer et dit : « C’est bien, il y aura aujourd’hui tant de personnes à table ! »
A midi, le ciel est magnifique. Toutefois d’assez gros nuages planent à l’extrême-sud. Nous devons arriver à Alger vers quatre heures. A deux heures trente environ, la côte africaine apparaît, estompée par une brume épaisse.
A mesure que l’Eugène-Pereire s’avance vers Alger, les brumes s’épaississent et c’est une nuée d’un noir d’encre qui, maintenant, couvre la cité blanche dont le panorama se dérobe aux regards des passagers massés sur la passerelle ou sur le pont.