Notre brave homme, à peine en présence de nos hôtes, prend la parole : « Je vous amène deux clients, dit-il, qui voudraient bien passer la nuit. Ils sont fatigués et ne peuvent aller plus loin. »

Mais, à cette entrée en matière, le « patron » qui lentement ingurgite son dîner du soir, reste muet, comme jadis le prophète quand l’âne de Balaam parla ; il nous toise et ne semble nullement rassuré sur la nature de ces clients arrivant comme des trombes dans son malheureux village. Il se décide enfin à articuler un son, non sans avoir jeté un coup d’œil d’intelligence à la « patronne ».

— Nous ne pouvons pas vous coucher, nous n’avons pas de lits, nous dit-il. Nous en sommes fort désolés.

Comprenant parfaitement bien les sentiments divers qui agitent les esprits de ces « Salinois », je m’efforce de le prendre sur un ton de franchise catégorique et à la fois très résolu, tant je suis décidé à ne pas quitter la place, coûte que coûte.

— Vous n’avez pas de lits ? Ce détail-là, dis-je, nous est, en vérité, fort indifférent ! Nous sommes absolument éreintés et nous serons bien dans n’importe quel recoin. Vous savez, mon brave, il ne faut pas nous prendre pour des bandits de grand chemin. Nous en avons bien un peu l’air, mais nous n’avons que ça du brigand. Nous sommes deux vélocipédistes venus de Paris, pour nous rendre d’Oran jusqu’à Tunis, si faire se peut. Pas ordinaire, hein ? ça ! Nous ne connaissons pas vos routes d’Algérie et nous ne sommes nullement rassurés sur les façons nocturnes des Bédouins que nous pourrions rencontrer. Vous ne voulez pas, je suppose, nous faire coucher au milieu des champs ? Allons ! allons ! vous avez bien une grange ici. Nous y dormirons, soyez tranquille.

Le patron était ébranlé par mon flot de paroles.

J’achevai de le décider par un petit truc qui rate rarement son effet : saisissant mon porte-monnaie, je lui tendis une pièce en lui disant : Tenez, servez-nous un verre de ce que vous aurez de bon et payez-vous tout de suite.

L’argument était irrésistible. Notre hôte méfiant regarda la patronne qui nous dit alors :

— Écoutez, vous allez coucher ici, dans cette salle. On va vous étendre un matelas à terre contre le billard et vous dormirez là.

— Entendu !