Soudain, dans un soubresaut, je m’aperçois que la place de mon voisin est vide.

— Tiens ! tiens ! où est-il ? Ceci est un peu fort.

J’allonge les bras, mais ils errent dans le vide et, circonstance qui me stupéfie, j’entends à mon oreille la lamentation du bon Belge : « Oh ! ces mouches ! » Ah ! çà, pensai-je, mais je suis devenu fou. Comment ! il s’est évanoui ! Mais où est-il ?

— Mais où es-tu donc ? hurlai-je à mon tour.

— Je suis, répondit froidement le Liégeois, sur le billard. J’ai senti quelque chose qui me mordait ; je crois que c’est un rat. Je n’ose plus rester à terre ; je me suis mis sur le billard.

— Ho ! ho ! voilà qui commence à atteindre la zone du comique, m’écriai-je en riant. Ah ! si les rats s’en mêlent.

Van Marke ne riait pas ; il se lamentait par intervalles, toujours réguliers, et il se retournait sur son billard, à chaque seconde.

Ce que je redoutais arriva : mon compagnon, dans un mouvement d’une ampleur exagérée, dépassa les frontières du billard et vint s’effondrer sur moi. Notre nuit prenait décidément de fantastiques proportions. Pour la première, c’était encourageant. Et le sabbat se poursuivait. Le crépitement des rafales, les hululements lugubres et prolongés des chiens, le vol strident des mouches et le zou-ou-ou-ou des moustiques, le tout dans une atmosphère de fournaise : c’était superbe.

Était-ce fini ? Non. Cet infernal vacarme vint s’accroître encore. Un coq chanta, un autre lui répondit. Il ne manquait plus qu’un canon chargé à mitraille.

Et nous cuisions. Toujours j’allais à la gargoulette. A la fin, exaspéré, je me levai, repoussai complètement les contrevents et, saisissant la gargoulette, je répandis sur nous le reste de son contenu. Un coup de vent du Sud s’engouffrant aussitôt dans la pièce vint ébranler les bouteilles rangées derrière le comptoir, et un moment je craignis de voir notre nuit se terminer par une catastrophe.