De temps à autre, passaient les troupeaux de moutons ou de bœufs dont les champs étaient d’ailleurs perpétuellement inondés. Au fur et à mesure que la journée avançait, le soleil redevenait brûlant. Toutefois nos dispositions physiques étaient maintenant excellentes à tous deux.
Ici on put jouir même d’un spectacle curieux et qui contribua étrangement à nous distraire de la longueur de la route.
Nous roulions, ai-je dit, dans la vallée très large, au sol encore plat et régulier ; l’atmosphère très pure étincelait de lumière, éclairant la route rectiligne, à perte de vue. Nous avions trois villages à franchir avant d’arriver à Orléansville, terme de notre « demi-journée ». Une distance qui n’était pas moindre de sept à huit kilomètres les séparait. Quand on quitta le premier de ces villages, un phénomène nous surprit.
— Tiens, dis-je, je me serai trompé ou c’est ma carte qui fait erreur. Regarde donc ce bouquet d’arbres planté là-bas, comme une oasis dans un désert ; est-ce que ce serait déjà le village suivant ? Mais il est à huit kilomètres et on dirait que nous y touchons.
Cette proximité n’était, en effet, qu’une simple apparence, C’était un étrange mirage, provenant sans doute de l’intensité de la lumière, car le bouquet d’arbres semblait fuir à mesure que nous avancions vers lui. Le phénomène se reproduisit bientôt, plus accentuée encore.
On sortit du village de Charon, puis brusquement, à un kilomètre en avant, nous sembla-t-il, se dressa le bouquet d’arbres annonçant Malakoff qui pourtant était à une distance de sept kilomètres.
Ces villages algériens enveloppés de verdure paraissaient plantés là, à intervalles égaux, dans cette vallée immense, comme des oasis pour le voyageur fatigué. Leur vue de loin nous encourageait et, je l’ai dit, nous aida à franchir avec une vertigineuse rapidité cette chaude déjà, mais supportable matinée.
Il était onze heures du matin quand, le rideau de verdure se déchirant soudain, on vit s’avancer, débouchant de Malakoff, tout un étincellement d’aciers aux reflets blancs : lumineux escadron de cyclistes venus d’Orléansville.
Cette journée ne ressemblait guère à la précédente et ne devait pas ressembler non plus à la suivante, où les tribulations allaient se succéder. Ce n’était qu’une suite de petits événements heureux, à l’exception toutefois d’un seul qui allait nous arriver à Orléansville, où, certes, nous ne devions guère nous y attendre.
Au moment de la rencontre à Malakoff, on scella rapidement notre pacte d’amitié cycliste avec nos nouveaux compagnons par une vaste rasade : c’était fatal. Une élégante petite guinguette, on eût dit une villa parisienne, s’y prêtait merveilleusement, du reste. Puis on se dirigea sur Orléansville.