Nous montions lentement, écrasés de chaleur. Voici que l’eau coulait à gauche maintenant, dans les cailloux ; puis commencèrent de petites cascades, qui se précipitaient de la montagne. On put boire, mais difficilement, vu notre manque total de tout récipient. Ces petites gorgées prises dans le creux de la main ne parvenaient qu’à suraiguiser notre soif. La verdure s’augmentait de plus en plus, autour de nous.

Ce n’étaient plus maintenant les pauvres cactus, jaunes de poussière, qui bordaient la route dans le Chéliff ; les touffes vertes, d’un vert tantôt clair, tantôt foncé, couvraient la terre et les grands arbres jaillissaient de ce tapis d’éclatante verdure. Pas le moindre jaunissement automnal dans ces vagues de feuillages. Il y avait les eucalyptus, dont la feuille très longue se pose toujours perpendiculaire au sol, comme si elle voulait faire admirer au passant son tissu délicat ; l’eucalyptus dont l’écorce soulevée laisse voir des taches d’un rose tendre. Les lentisques projetaient aussi leurs feuilles d’un vert sombre.

Les chênes larges s’y multipliaient. De temps à autre venaient aux alentours des habitations les citronniers, les palmiers, ces arbres merveilleux d’élégance, déployés en éventail ; les aloès, les figuiers, les oliviers, les arbres à caoutchouc, aux rameaux éternellement verts, mêlaient leurs branches aux feuilles des mûriers. Les graines rouges des faux poivriers émergeaient, piquant de taches sanglantes cet amas de verdure. On voyait aussi les feuilles composées, légères et tremblotantes des acacias, les caroubiers aux gousses vermeilles. Puis dominant cet océan, les peupliers. Ils bruissaient à la brise du Nord-Ouest, balançant leurs crêtes majestueuses. Quel jardin enchanté nous traversions ! Et, tous les cent mètres, l’eau descendant de la montagne chantait en tombant dans le ruisseau ; de l’eau, de l’eau partout. Des osiers même poussaient en petites forêts, le long de la route ; des roseaux aussi y entremêlaient harmonieusement leurs feuilles filandreuses.

Nous voulions étancher notre soif, impossible ! La vue de cette eau coulant de partout était un supplice de Tantale. Bien loin de calmer notre gorge, nous l’irritions.

Le sommet de la montagne semblait plus vert encore que le flanc que nous gravissions en un long éblouissement. Dans la direction de Milianah, on eût dit des corbeilles de grands arbres dont les tiges enserrées s’en iraient en bouquet d’artifice, repoussées à leurs faîtes par l’épaisseur de leur feuillage.

Enfin, on trouva une petite fontaine : filet d’eau projeté en avant avec assez de force pour permettre de se désaltérer à pleines gorgées.

Mais voici qu’à la vue de cette fontaine un scrupule me saisit et fut partagé par mon compagnon, scrupule extraordinaire, inouï, incompréhensible, et qui parvint pourtant à nous arrêter, malgré notre soif devenue affreuse.

— On nous a dit que certaines eaux étaient malsaines et donnaient la fièvre, dis-je à mon compagnon.

— Oui, répondit Van Marke, et c’est justement dans la montagne.

— Diable, si nous allions, dans l’état où nous sommes, nous donner quelque fièvre maligne. Comment faire ?