Ma nouvelle question ne parut pas faire sur cet étrange hôtelier une impression plus rapide que la première. Il était clair que la partie de cartes l’intéressait plus profondément que l’idée de servir deux déjeuners, et se décidant à répondre après une longue pose, il me dit :
— Il n’y a rien à cette heure-ci.
— A cette heure-ci ? Est-ce que par hasard vous avez l’habitude de vous restaurer sur le coup de minuit ? Il n’est pas encore une heure de l’après-midi et vous trouvez l’heure singulière ?
— Je le regrette, reprit le joueur de cartes, qui avait continué sa partie avec le même phlegme que si un simple colibri avait modulé une ritournelle, mais nous n’avons rien à vous donner.
Je n’avais plus qu’à quitter la place. Au moment où, me retournant, je franchis le seuil de la porte, je me heurtai, face à face, à Van Marke et lui fis part de cette fâcheuse histoire ; il répondit froidement :
— Oh ! mais, je meurs de faim, moi !
— Tu meurs de faim ? C’est exactement la sensation que j’éprouve. Mais que diable veux-tu que j’y fasse ? Retournons à notre premier café. Ils avaient l’air mieux disposés, là.
On y revint. C’était notre suprême ressource. La physionomie plus complaisante de nos deux hôtes ne nous avait pas trompés ; j’avais pensé bien vite que nous arriverions avec eux assez facilement à nos fins.
Puis chez eux aussi, on pouvait aisément deviner un des motifs de leur refus. Ils craignaient sans doute d’avoir affaire à deux gaillards que leur bourse ne devait pas gêner outre mesure.
Je les rassurai à ce sujet. Alors, on se mit en frais et, par un retour bizarre des dispositions, nos hôtes devinrent d’un empressement sans égal. En attendant notre déjeuner, qui ne devait se composer que de sardines et de légumes, mais auquel on fit sérieusement honneur pourtant, on put se rafraîchir d’une manière délicieuse, grâce à la disposition du café, construit sur le modèle de nombreuses habitations en Algérie.