On repartit, on roula dans des tourbillons poussiéreux et que soulevaient les premiers de la troupe. La campagne était plane et verte, embellie de jardins aux teintes foncées ; là-bas, au loin, et déjà sur presque tout l’horizon, devant nous et sur notre droite, couraient les montagnes au-dessus desquelles se dressait l’un des plus hauts pics de l’Atlas, le Djurdjura.
Le hasard des circonstances devait nous faire prendre gîte au pied de ce Djurdjura, jadis célèbre repaire de lions au temps de la conquête.
On arriva à l’Alma à la tombée de la nuit. C’est ici que l’on devait se séparer.
Les adieux s’exécutaient quand, après avoir parcouru quelques instants ce village algérien pour en admirer toute la gentillesse et la gaieté orientales, assez ennuyé d’avoir à recommencer seul avec Van Marke une pérégrination nocturne, je m’avançai vers le groupe de cyclistes en train de vider ensemble le verre traditionnel et obligatoire. Soudain, l’un d’entre eux, se levant, me dit : « Voulez-vous attendre quelques instants, M. Mayeur vous accompagne à triplette jusqu’à Constantine ! »
Je n’en pouvais croire mes oreilles. Comment, M. Mayeur, et madame Mayeur ? Nous accompagner pendant plus de cinq cents kilomètres, à travers les montagnes, et cela avec une triplette ? C’était une fortune inespérée.
En effet, pénétrant dans l’intérieur de la guinguette algérienne, je les vis tous deux, ainsi que Perrin, le champion, envoyant des dépêches, écrivant des lettres, qui allaient être portées par l’un des cyclistes rentrant à Alger. Les trois triplettistes partaient, c’était entendu. Ils avaient décidé cela brusquement, par une soudaine fantaisie ; mais naturellement ils partaient, sans rien que ce qu’ils avaient sur le dos. Il fallait bien qu’ils fissent envoyer des impedimenta quelque part.
Les deux troupes alors se séparèrent, les uns rentrant dans la capitale algérienne, les autres : les trois triplettistes, Van Marke et votre serviteur, roulant vers l’Est, sur Ménerville.
Il faisait nuit, et les côtes commençaient. Mais on marcha vite dans la nuit que les clartés sidérales rendaient transparente.
La brise était plutôt favorable. Après une longue côte que la triplette monta gaillardement, et après avoir passé comme une trombe le village de Belle-Fontaine, on arriva à Ménerville au milieu d’un effroyable charivari hurlé par une meute de chiens en furie.
On arrivait à sept heures et demie, juste pour le dîner. On y fit honneur, on peut le croire. Tout était à souhait, même la glace, car la moyenne de la température restait extrêmement élevée. Soirée parfaite et joyeuse s’il en fut, où madame Mayeur, dans le décor de verdure formant véranda sur le devant de l’auberge, chanta une chanson parisienne, ce qui fit se renouveler l’horrible charivari des chiens de Ménerville et me força, pour faire taire cette meute, à tirer des coups de revolver, au profond ahurissement de quelques naturels du pays, troublés par ces détonations imprévues.