Le fourneau est couvert de cendres brûlantes ; un Arabe tient de petites tasses de fer blanc munies d’une longue queue.
Sur la commande, il jette la poudre de café dans la tasse de métal, verse de l’eau chaude, puis fait avancer la tasse dans la cendre brûlante ; le tout en trois minutes, vous êtes servis. Café délicieux, je l’ai dit.
Dès notre entrée, la petite cuisine s’exécute, tandis que nous jetons un coup d’œil sur notre entourage.
Dans la pièce, réduit immonde, des Arabes sont assis, adossés au mur ; leurs burnous sont jaunes de saleté ; d’autres se sont assis auprès des premiers, appuyés sur eux, ou moitié étendus, le buste reposant sur l’épaule d’un voisin ; il en est de couchés tout à fait, la tête seule calée contre une poitrine ou une jambe ; trois ou quatre enfants aussi sont là, assis ou étendus. Les femmes ! Pas plus ici qu’ailleurs. On en avait aperçu une quelques instants avant notre arrivée ; masquée naturellement.
Quelques Arabes avaient trouvé des supports, des banquettes boiteuses. Ils s’étaient assis, mais le buste renversé contre la muraille. D’autres en avaient profité pour se bien caler contre eux ; plusieurs aussi vautrés à terre, pour utiliser la place. Tous des teints basanés affreusement, presque rouges, les plus âgés piqués de poils noirs. Et ils s’étaient enchevêtrés et serrés dans des postures baroques, entassement inouï de burnous, d’où émergent des têtes à l’aspect simiesque, le tout en cercle pour laisser au centre un peu d’espace libre.
Deux de ces personnages sont armés l’un d’une mandoline des temps primitifs, l’autre d’un outil assez semblable à un tambour de basque, en métal. Et ils jouent, l’un battant sa plaque à petits coups secs ; et ils le font, l’air grave, convaincu, tandis que les autres, sans broncher, comme des statues tombées en tas, après un cataclysme, demeurent là, béats.
Au centre, dans l’étroite partie restée libre, au milieu de cette atmosphère mal éclairée par une lampe, et pénétrée de fumée de tabac, un Arabe, le burnous relevé jusqu’au genou par un nœud fait à la ceinture, les deux mains sur la hanche, exécute la danse du ventre.
Il le fait doucement, simplement, béatement, sans à-coups ; il regarde le jeu de ses pieds pour voir sans doute si sa chorégraphie est dans les règles. Et profondément grotesque, il contemple la proéminence d’ailleurs peu prononcée de son ventre, qu’il s’efforce d’accentuer tout en la promenant de droite et de gauche, par un rejet du buste en arrière. Il faut qu’il agisse avec précaution, car la lampe est tout près de lui, à terre ; il fallait bien la placer quelque part.
Nous, en tombant dans ce milieu, n’avons eu qu’une idée, sortir. Mais sans que notre vue, sans que le costume de madame Mayeur, vêtue de la culotte bouffante, aient provoqué le moindre dérangement dans cet amas d’hommes, enfouis sous les burnous, ni chez le danseur, une petite banquette où nous pouvions tenir tous les trois, nous est présentée, dès notre apparition, par le patron, qui immédiatement nous fabrique nos trois tasses de café.
La banquette est casée, dans l’espace libre qui se trouve encore rétréci, de ce chef. Nous sommes là, tout contre le danseur qui ne s’est pas ému, nos trois tasses déjà servies sur le sol, devant nous, risquant d’être renversées, comme la lampe, par l’Arabe dont le ventre continue à se promener de droite et de gauche. Mais ses pieds, comme des pattes de chat, évitent les obstacles.