Et rien ne se modifie dans ce tableau, le danseur seulement s’arrête, fait une petite quête un peu plus productive que d’habitude sans doute, puis recommence ; et les autres, les auditeurs, sont toujours immobiles et muets ; ils ont, semble-t-il, des yeux de verre ; ils regardent sans voir ; quelques-uns pourtant ont abaissé leur paupière et dorment.

Et tous restent là, comme plongés dans un rêve sans fin. Ils sont heureux dans ce taudis abject. De quoi ont-ils besoin ? De presque rien. Le sol leur sert de couche, leur voisin d’oreiller ; un peu de couscous, un peu de riz, du café, suffisent à leur subsistance, et cette musique des âges préhistoriques les berce dans un songe élyséen.

Quand on quitta ce « café maure », les rangs des Arabes entassés à l’extérieur s’entr’ouvrirent à nouveau, et ce fut tout.

XVI
LES PORTES DE FER

L’hôtel de Maillot n’avait pas de lits en nombre suffisant pour nous ; on dut se séparer. Madame Mayeur suivit son mari dans un tout petit hôtel voisin. Van Marke, Perrin et moi fûmes colloqués dans une chambre à deux lits. Je les offris, ces deux lits, à mes deux compagnons et conservai un matelas, étendu à terre, comme aux Salines.

La nuit, moins mauvaise que dans ce damné village, fut médiocre cependant. Les chiens et les moustiques nous assommèrent à l’envi.

Pour les époux Mayeur, ce fut mieux. Il paraît que, durant la nuit entière, ils furent troublés par un bruit des plus singuliers : on grattait, grattait dans le mur de leur chambre, réduit atroce, situé au rez-de-chaussée. Au réveil, désagréable surprise : un trou, aux trois quarts achevé, avait été pratiqué dans la muraille donnant à l’extérieur. Ils en furent quittes pour une crainte rétrospective.

On partit dès l’aurore. La nuit avait été lourde et étouffante. Mais les nuées sombres de la veille, surplombant le Djurdjura, avaient dû crever dans la montagne, car l’air s’était quelque peu rafraîchi.

On dégringola les deux ou trois kilomètres nous séparant de la route nationale abandonnée la veille ; au croisement des deux voies, passait la ligne de démarcation des deux provinces d’Alger et de Constantine.

Nous entrions donc maintenant dans la troisième division territoriale de l’Algérie.