— Regardez le rocher.
En effet, très haut, tout contre le mamelon, qui maintenant était à cent mètres à peine devant nous, se dressait un rocher célèbre. Découpé, en ombre chinoise, sur le ciel bleu, il représentait un capucin, un genou en terre, la tête inclinée et la main en avant dans la position même d’une personne qui, armée d’une clef, serait en train de chercher à ouvrir une porte. Le tout, de taille colossale. Il se détachait nettement : il semblait une gigantesque sculpture naturelle, placée là à l’entrée de la gorge.
A peine ce rocher passé, voici l’ouverture. C’est nous qui, cette fois, sommes au fond de l’abîme. Une muraille à pic, gris de fer, que nous longeons par un chemin semé de têtes de cailloux, sur lesquelles nos bicyclettes sautent comme des pies voleuses. Au bruit fait par nous, les corbeaux s’envolent : un vol strident qui augmente la tristesse morne de ces lieux déserts.
L’ouverture est très courte, d’ailleurs, et bientôt franchie.
Maintenant, la campagne prend un aspect d’une stérilité désolante ; terrain sans forte côte, perpétuellement mamelonné, de couleur grisâtre, vert fané ou rocaille. De gros oiseaux, que nos personnes effraient, fuient à notre passage. Je n’en puis malheureusement connaître l’espèce. Mes compagnons, pas davantage.
La matinée s’écoule ainsi, mais, comme toujours, la marche devient, entre dix et onze heures, très difficile. La monotonie de ces mamelons aux teintes uniformes, la dureté du sol, l’absence de villages, nous énervent. La triplette marche en avant, deux fois je suis contraint de m’arrêter.
Voici que des Arabes nous vendent des grenades. A la vue de nos sous, ceux-là ne veulent plus nous laisser partir. Ils tiennent à nous les colloquer, toutes, leurs grenades. Mais où les mettre ? Impossible. Il faut leur en refuser. Alors, ils nous entourent, ils nous tourmentent, ils s’acharnent.
A la fin, pour nous débarrasser de ces mouches d’un nouveau genre, nous sautons sur nos machines, mais ces forcenés nous poursuivent. Même, un jeune Arabe de seize ans environ, très dégourdi, arrive à saisir ma machine par l’arrière, oh ! mais cela sans nulle mauvaise intention, c’était facile à deviner. Ils s’amusaient, ils riaient, heureux de l’aventure. Avoir si bien vendu leurs grenades !
Alors, je dus, pour faire fuir mon vendeur enragé, pousser un cri en le regardant comme on fait à un enfant pour l’effrayer ; il lâcha prise et d’un fort coup de pédale je m’éloignai de lui, me collant, ainsi que Van Marke, à la triplette qui nous emmena rapidement hors de portée. Ouf ! quelles harpies !
Mais la marche redevint presque aussitôt impossible. On devait déjeuner à Mansourah, un village. Voici qu’un coup de sirocco nous barre le chemin.