— Pour le coup, déclarai-je, voilà notre affaire. Pourvu que ce restaurant, prétendu parisien, ne soit pas du genre de « l’Hôtel du Nord », à Bourkika, où à midi et demi on ne sert déjà plus son client !
On entra. Moitié épicerie et boulangerie et moitié restaurant.
Il était midi environ. Le patron, assis à une table près du comptoir, somnolait. Nos craintes furent à leur comble, quand ce patron, interrogé, répondit évasivement, comme si une invincible langueur terrassait tous ses membres : « Je ne sais si on pourra vous servir. » Il ajouta cependant : « Je le crois. »
Mais, par un coup de théâtre, la patronne arriva. Pour un coup de théâtre, c’en fut un.
Large, rubiconde, les seins proéminents, les hanches formidables et, sur ces hanches, les deux mains posées, les yeux jetant des éclairs, la physionomie tout entière d’ailleurs rayonnante d’intelligence, d’activité et d’amabilité.
A son apparition, on eut le sentiment qu’un renseignement catégorique allait nous être donné sur la possibilité d’une prompte restauration. Traduisant toutefois les craintes de toute la troupe, je m’exprimai sur le ton dubitatif :
— Vous n’avez pas grand’chose à nous servir peut-être ; nous voudrions déjeuner, ma bonne dame, mais, vous savez, des œufs, un peu de viande froide nous suffiront pour le moment. Avec du pain, en masse, nous pourrons satisfaire notre faim.
Alors la patronne, élargissant sa face rose par un sourire, toisa les quatre gaillards qui étaient là debout devant elle, et se mit à parler :
— Vous voulez déjeuner, n’est-ce pas ? C’est bien cela que vous désirez, mes enfants ? Eh bien, ça suffit ! Je vois que vous venez de loin, vous venez d’Alger au moins, pas aujourd’hui, oh ! non ! Ah ! je le crois que vous devez avoir la fringale.
« Mais ça suffit, je vous dis, ça suffit. Ne me demandez pas ce que je peux vous donner, vous le verrez bien. Mettez-vous à table ! Ah ! vous croyez qu’on ne mange pas ici ! Mais je nourris tout le village, moi. Est-ce que les Arabes sont capables de se nourrir eux-mêmes ! C’est moi qui leur fournis tout, absolument tout. »