Quelle délirante constatation après le bienheureux déjeuner que nous venions de faire.

On fourbit les machines, après avoir inondé de remerciements notre inoubliable hôtesse, qui avait voulu connaître notre « histoire », ainsi que notre identité, et qui nous fit payer un prix des plus raisonnables, comme partout en Algérie ; on constata que le vent s’était carrément planté à l’ouest, et on partit.

Avant Mansourah, et voyant notre retard, on s’était dit qu’on finirait l’étape au village d’Aïn-Tagrout, la ville de Sétif, distante de plus de quatre-vingts kilomètres, étant trop éloignée. Pour pouvoir arriver jusque-là, il eût fallu déjeuner à Bordj-Bou-Areridj, ville assez importante, située à une vingtaine de kilomètres de Mansourah, mais la violence du vent debout nous avait forcés à nous arrêter, on l’a vu.

Donc, on partit, sans avoir modifié les projets. On s’arrêterait à Aïn-Tagrout. D’ailleurs, les nombreux cyclistes de Sétif ne nous attendaient que le lendemain.

On suivait toujours une route parallèle aux longues chaînes, sans en couper aucune ; elle allait donc toute droite, avec parfois des pentes, mais très longues et très douces ; quant au sol, il était magnifique. Campagne toute nue par exemple ; les quelques arbres rabougris qui bordaient la route à Mansourah avaient cessé.

Sauf les cimes inégales formant dentelure à l’horizon, la campagne avait des aspects de « Chéliff » large, dénudée, dévorée de soleil. Les alfas, les asphodèles tremblotaient seuls au vent impétueux.

On roula, en proie à ce bien-être immense que procure la bicyclette en des circonstances comme la nôtre. Ciel ruisselant de lumière, route blanche et sol plan, vent arrière, état physique parfait. Plus de compagnons, plus de voisins, plus personne ; on roulait sans se parler, jouissant de cet enivrement de la locomotion et du grand air, où il semble qu’on possède l’espace. Les forces même sont inutiles. On vole, sans un effort.

Soudainement dédoublé, l’être physique entier se concentre en un moteur mécanique, qui agirait par lui-même, tandis que la partie immatérielle, se dégageant, jouit, avec une intensité centuplée, de tout ce qui l’environne.

On roulait, en apparence, luttant de vitesse ; en réalité, emporté par le vent. Tout passait devant nos yeux, bref et rapide, sur la route, car la campagne restait immense et nue. Les troupeaux seuls nous arrêtaient.

Balek ! Balek ! cri permanent, appel sans fin. Et le vent nous poussait, et la route s’allongeait. Mais qu’importe, nul travail, nulle fatigue, nul souci.