Sétif est bien une ville des Hauts-Plateaux. Elle est située à 1,100 mètres d’altitude. Couverte de neige, l’hiver. On la visita durant toute la soirée et la matinée. Rues droites, maisons grises, à l’européenne. Mais, sur le devant des portes, les Arabes, éternellement nonchalants et sales. Pourtant, une ville moins exotique que beaucoup. Quelques boutiques aux volets criards, à la façon espagnole. Sur une place, par exemple, située presque au centre de la ville, la reproduction du décor oriental : un dôme épais de verdure foncée, puis, au-dessous, une fontaine jaillissante. Toujours la gaieté générale des couleurs.
La splendeur du bleu céleste et de l’ensoleillement de la nature ne cessait pas. A deux heures de l’après-midi, tout ce que la ville de Sétif renferme de cyclistes était sous les armes, frétillant.
Sur la grande rue centrale, la rue de notre hôtel, qui n’était que le prolongement de la route nationale, ils voltigeaient, les cyclistes, allant et venant dans la foule des Arabes, rassemblés pour voir le départ, et l’acier des machines projetait des milliers de feux argentés, petites zébrures blanches fuyant en zig-zag.
Je craignis à tel point l’emballement de tout ce petit monde que j’en donnai avis plusieurs fois : Très doucement, au départ ! Van Marke, tu entends, ne t’éloigne pas de moi, c’est le moment de rester calme, Liégeois, mon ami ; reste Belge sur ta machine, pour le moment.
Van Marke, qui n’avait cessé de se faire attendre en toutes circonstances, habitude largement compensée, il faut le dire, par un soin admirable de toutes nos affaires respectives, qui, ici encore, était en retard, allait tenir compte de mes avis absolument comme les Troyens quand la pauvre Cassandre prophétisait.
Ah ! l’emballement ne fut pas long à saisir toute la troupe. L’escadron était magnifique, mais, à peine m’eut-on vu prendre place sur ma machine, que tout le monde s’élança en avant à la suite de la triplette et de Van Marke qui avaient pris la poudre d’escampette. Naturellement, le bataillon roulant se disloqua aussitôt.
Je dois déclarer que perdant tout sang-froid en ce moment, je fus en proie à la plus violente irritation. Alors, je restai seul, complétement en arrière, pour forcer la tête de colonne à ralentir. Mais le vent soufflait encore aujourd’hui de l’ouest et emportait tout. Nul ne regardait derrière lui, d’autant que la poussière s’élevait en nuages épais devant, derrière, de tous côtés.
Pourquoi ne pas compléter mon aveu ? L’irritation devenait chez moi maintenant de la colère concentrée.
« Ainsi, pensai-je, voilà comment ils tiennent compte de mes avis. Où est Van Marke ? Pourquoi n’est-il pas près de moi ? Il a dû pourtant constater mon absence. Mais non ! Il veut suivre la triplette, naturellement, comme toujours, ou il veut effrayer les Arabes ; c’est si amusant, risquer de se casser le cou ! »
La poussière cessant parfois, j’apercevais la tête de colonne là-bas, marchant toujours, puis, entre elle et moi, des cyclistes isolés, qui suivaient, cherchant à rejoindre ces enragés.