Quant à Willaume, il était merveilleux. Pas la moindre faiblesse. Jamais une plainte, jamais une réflexion pour demander de ralentir le train.

Bien au contraire, à partir de ce moment, il devait, recouvrant toute sa vigueur, marcher d’une manière superbe, toujours prêt à aller de l’avant, tant la machine humaine tient du prodige et peut se plier parfois aux efforts les plus excessifs.

A onze heures trente, nous arrivions à Bar-le-Duc, où, là encore, un grand nombre de personnes, une foule d’amis connus ou inconnus nous attendaient, parmi lesquels Suberbie, l’éternel mentor, et M. Arnould, le correspondant du Petit Journal, que plusieurs voyages à Bar-le-Duc m’avaient déjà fait connaître.

A minuit trente, nous avions tous disparu dans nos chambres respectives.

IV
NANCY

Le sommeil d’un cycliste, après une marche de deux cent soixante kilomètres, est souvent agité, surtout dans les débuts. Le mien ne l’est plus guère, sans doute à cause de ma très grande habitude de la route, sans doute aussi parce que j’ai soin de ne pas trop livrer de combustible à mon estomac avant de me coucher, précaution que je recommande en passant à ceux qui pourront se trouver dans mon cas. Il faut autant que possible faire du chemin après son dernier gros repas; c’est le meilleur moyen de s’assurer un sommeil tranquille.

Willaume dormit bien, lui aussi. Quant à Blanquies, le conseil donné plus haut lui eût paru sans doute un radotage antédiluvien. En présence d’un objet matériel susceptible d’être absorbé, Blanquies n’avait jamais une minute d’hésitation. Il faisait jouer ses mandibules et l’objet passait le plus mauvais quart d’heure qu’il soit possible à un être, même appartenant à la nature inorganique, de passer. En arrivant à Bar-le-Duc, bien qu’il eût déjà fait honneur à la table servie dans le restaurant de Châlons-sur-Marne, il consulta son appétit et, constatant qu’il était en merveilleux état, il se mit en devoir de le satisfaire une fois de plus. Voilà pourquoi, sans nul doute, notre ami fut le seul des trois qui eut un sommeil quelque peu agité. Il eut force rêves violents.

«C’est curieux, me raconta-t-il lui-même le matin, j’ai rêvé qu’une corde avait été tendue de l’église du Sacré-Cœur à Montmartre au sommet du Panthéon et que moi, planté sur une bicyclette, je devais rouler sur cette corde. Il fallait que j’exécutasse ce métier singulier. Au-dessous de moi, Paris, mais Paris tout petit, tout petit, presque microscopique. Puis la scène changea: je me trouvai soudain rapproché de la ville; la corde avait disparu, mais je devais rouler sur les toits des maisons en sautant de l’un à l’autre. C’était affreux. C’est vraiment à dégoûter un homme de jamais rouler sur une bicyclette. A un moment je m’éveillai, du moins je crus que je m’éveillais, et je consultai ma montre: il était cinq heures. Alors assommé je m’écriai: Oh! oh! les enfants, assez, assez, je m’arrête ici, moi, je ne continue pas; merci, par exemple. Après tout, je ne suis pas payé pour ça. Ah! bien oui, je vais prendre le train. Les trains n’ont pas été inventés pour des prunes.—Et tout en prononçant ces paroles j’éprouvais un engourdissement affreux, j’étais ankylosé des pieds à la tête. Je ne pouvais faire un mouvement; alors je tentai un effort suprême, et, cette fois, je m’éveillai réellement. Le garçon de l’hôtel venait de frapper à la porte et m’annonçait qu’il fallait se lever.»

Ainsi parla Blanquies, dont la physionomie rentrée n’allait pas tarder à s’épanouir à nouveau sous l’influence d’un café au lait d’une taille au-dessus de la moyenne.

La gaieté générale laissait fort à désirer, certes, car on n’imagine guère l’état d’affaissement dans lequel on se trouve le matin, aussitôt après son lever, quand la veille on a accompli à bicyclette une marche comme la nôtre. Willaume seul, circonstance singulière, se prit à éclater de rire en considérant nos mines déconfites. «Allons, déclara-t-il avec sa lenteur de prononciation que le diable en personne ne fût pas parvenu à activer, tout va bien, nous allons marcher dur.»