Six heures allaient sonner; il fallait se mettre en route. Dans la cour de l’hôtel, Suberbie achevait de faire préparer les machines. En route!

Le temps est toujours magnifique, mais le vent a décidément tourné à l’ouest. Nous allons donc l’avoir dans le dos, chance suprême pour nous, mais qui, en permettant de prendre une forte avance sur notre tableau de marche, allait nous priver de la compagnie de quelques amis arrivés seulement après notre passage.

Nous partons poussés par le vent. Nous franchissons rapidement Longeville, Ligny, Boviolle, Reffroy, Naives-en-Bois.

Ici Willaume nous dit: «Je vais de l’avant sur Pagny, où je connais beaucoup l’instituteur de la commune, et où je vais lui annoncer votre arrivée.»

Nous sommes, en effet, dans le pays de mon compagnon. Nous arrivons à Pagny. Déjà Willaume est installé chez l’excellent homme chargé des jeunes âmes de la commune et ce brave des braves ne veut nous laisser partir; il faut avant tout goûter une truculente omelette au lard que la bonne vient de faire et donner notre avis sur le vin que nous trouvons tous trois à notre goût. Pendant cette petite scène les jeunes écoliers sont réunis en classe et nous les apercevons frétillants sur leurs bancs, chuchotant, se trémoussant. L’arrivée inopinée de ces bicyclistes, la réception qui leur est faite par l’instituteur, intrigue au plus haut point ces jeunes cervelles. Deux ou trois des plus malins de la bande, sous un prétexte inventé par leur malice, sortent de classe et passent successivement devant notre porte en jetant un coup d’œil dans la petite salle à manger où nous sommes installés. L’instituteur, en bon papa, les laisse faire. Il a bien raison. Ce sera un petit épisode de leur vie d’écolier, le passage des bicyclistes à Pagny, et si un jour ces lignes tombent sous les yeux de l’un d’eux, il racontera avec un plaisir toujours nouveau qu’il était là, lui, et qu’il «les a vus,» les bicyclistes.

Sans trop tarder, nous reprenons la route. Nous arrivons à Lay, à onze kilomètres de Pagny, puis à Foug, nous roulons sur la route de plus en plus belle, toujours poussés par le vent d’ouest, quand tout à coup nous entendons la voix de Blanquies. Elle semble désespérée, sa voix; il crie, il tempête; il agite un de ses grands bras, ce qui est toujours chez lui le signe d’une émotion violente, gaie ou triste, peu importe.

—Ça y est, s’écrie-t-il, ça y est!

—Quoi, qu’avez-vous, mon garçon? qu’est-ce qui y est?

—Satanée histoire! Que le diable emporte la bicyclette! J’étais sûr que cette malechance allait tomber sur moi. Dieu, quelle invention de malheur!

—Ah çà! mais parlez, qu’est-ce qui vous arrive?