Le déjeuner terminé, tout le monde était à son poste.
Suberbie avait fait préparer les machines. On se disposa à partir. Nous étions au nombre de six. Châtel et Patin, nos deux entraîneurs, Blanquies, Willaume et moi et enfin Chalupa, le jeune tchèque, qui, on l’a vu, avait été fidèle au rendez-vous et qui était arrivé au déjeuner, prêt à se mettre en route avec nous.
A six heures précises, le signal du départ était donné. Notre étape devait être de deux cent cinquante-deux kilomètres. Suberbie allait naturellement prendre le train et nous comptions le voir à mi-chemin de notre étape, c’est-à-dire vers Herremberg, ou au plus loin à Stuttgard, que nous espérions traverser vers cinq ou six heures du soir.
Hélas, hélas! nous avions compté sans les défilés de la Forêt-Noire que je m’étais fait une joie de traverser, mais qui allait être la cause de nos principales mésaventures. Ce n’est que le lendemain soir, après une foule d’incidents, que je retrouvai Suberbie à Ulm, ainsi que mes principaux compagnons de route.
Peu de monde dans Strasbourg à six heures du matin. La traversée fut courte.
Nous venions de quitter la ville et déjà on arrivait à la porte des fortifications, quand une sentinelle nous inonda de son baragouin allemand. Je n’y compris rien du tout, comme de juste, mais nous avions d’excellents interprètes. Châtel, l’Alsacien, me dit qu’il fallait descendre de machine durant la traversée de la zone militaire. On s’exécuta. La zone franchie, ce ne fut pas long, on se remit en selle.
Etant arrivés la veille à onze heures du soir à Strasbourg, nous n’avions pas encore vu de troupes allemandes. A peine remontés sur nos machines, j’aperçus, à deux cents mètres devant moi, un escadron prussien. Il fut rejoint en quelques instants.
Il s’avançait dans le même sens que nous, dans la direction du magnifique pont de Kehl, sur le Rhin.
Comme l’escadron allait au grand trot, on le suivit durant quelques minutes; mais bientôt la poussière soulevée par les chevaux nous gêna beaucoup, et bien que l’espace resté libre sur la route fût fort restreint, je priai Châtel, l’homme de tête, de forcer l’allure et de doubler l’escadron, ce qui fut exécuté aussitôt.
On longea donc le flanc de la troupe. En passant ainsi tout près de cette cavalerie allemande, malgré moi je la considérai longuement, en proie à des sentiments que tous mes compatriotes comprendront. Je ne pouvais détacher mes regards de ces soldats que jeune témoin des sanglants désastres de la dernière guerre, j’avais si souvent revus en des songes affreux.