Le cantonnier, ai-je dit, m’arrête brusquement. Il m’inonde, comme toujours, d’un incompréhensible baragouin, oh! incompréhensible pour moi, je le sais, ne croyez pas que je m’en vante, mais, en cette circonstance très particulière, je devine très bien tout ce qu’il peut me débiter. Il est évident qu’il me dit: «Pourquoi roulez-vous là, vous savez bien que c’est défendu, hein?»... etc.

Je simule l’homme absolument ahuri. Je fais un geste indiquant que je ne comprends pas un mot de ce qu’il me dit, ce qui, du reste, était vrai et ajoute ce mot: Francésé, Francésé!

Alors, je vois ce brave, convaincu que je me moque de lui, que je veux me faire passer pour Français afin de pouvoir me disculper, et il me répond aussitôt: «Nicht, nicht, Francésé!» «Non, non, c’est une blague, vous n’êtes pas Français.»

Cette conviction du cantonnier-policeman m’amuse au dernier point. Pour le convaincre je me mets à prononcer plusieurs mots français, mais il ne veut rien entendre, il croit que je me fiche absolument de lui.

Alors, afin de lui éclairer l’entendement, je lui montre la plaque posée sur la direction de ma bicyclette et qui porte mon nom en toutes lettres, suivi de ces mots: rédacteur au Petit Journal, Paris.

A cette vue, mon excellent cantonnier, l’air pas méchant, en somme, me laisse partir. Je dois ajouter du reste, qu’en m’arrêtant, il n’avait point l’air d’un homme décidé à me faire conduire à la guillotine, mais il eut pu sans doute me dresser quelque désagréable contravention, si toutefois j’avais eu la qualité d’Allemand.

Le temps était beau encore, mais extrêmement lourd et orageux. La soif me prit. Grâce à la bière que l’on trouve partout, elle fut vite étanchée. Quel incroyable contraste entre ces cafés de villages allemands, établissements toujours confortables, où l’on vous sert rapidement tout ce que l’organisme physique peut réclamer pour sa reconstitution, et ces pauvres bourgades espagnoles rencontrées au cours de mon expédition à travers toutes les Espagnes. Quand, après l’incident rapporté plus haut, je m’arrêtai ainsi, pour étancher ma soif ardente, j’avais déjà fait un bon morceau de chemin dans la direction de la ville d’Ulm. Le patron de l’établissement me signala Ulm à une soixantaine de kilomètres.

Je continuai mon chemin tout à fait rétabli au physique et au moral. Vers une heure je m’arrêtai dans un village où je déjeunai. Repos délicieux dans une brasserie où le patron, la patronne, et plusieurs clients comprenant qui j’étais, s’intéressèrent à mon sort au plus haut point. Comprenant qui j’étais, dis-je, car à mesure que les journées passaient je récoltais un certain nombre de mots allemands à l’aide desquels j’arrivais à exprimer mes pensées à force de mimique.

Une première coïncidence curieuse, ici, une première nouvelle de mes compagnons. Ces braves gens me racontèrent que deux bicyclistes venant de Paris avaient couché dans leur établissement. C’est tout ce qu’ils savaient.

C’était Willaume, à coup sûr, accompagné sans doute de Blanquies et de Chalupa.