Fatigué la veille et n’espérant pas arriver à Ulm, il s’était arrêté dans ce village, d’où il était parti ce même matin. Or il était une heure de l’après-midi; j’étais donc d’une grosse demi-journée en retard sur lui, toujours la demi-journée de cette fatale forêt.

Après une dépêche expédiée à Paris et rendant compte de mon passage, je continuai ma route, dans cet état de bien-être qui suit toujours un ravitaillement complet. Malheureusement la lourdeur de l’atmosphère augmentait, de gros nuages orageux couraient au ciel maintenant. Ainsi qu’il arrive si fréquemment par le vent d’ouest,—c’était lui qui soufflait,—les nuées ne sont pas longues à s’assembler et à crever en un grain tempétueux. J’activai la marche afin d’arriver avant l’orage à la prochaine ville, celle de Geislingen, située à trente kilomètres en avant d’Ulm, et où allait s’accomplir une de ces rencontres, une des coïncidences incroyables qui font traiter de folles les cervelles de romanciers capables d’en imaginer de semblables.

Me voici à trois kilomètres de Geislingen, les nuées se sont rassemblées en une masse sombre. Le premier frissonnement des feuillages annonce que le torrent va s’abattre; je marche à toute vitesse, pour tenter d’arriver avant la cataracte. Peine inutile. Je suis encore à trois cents mètres de la ville lorsque la bourrasque commence et que s’entrouvrent les écluses célestes. Ce serait folie de poursuivre, je serais comme une éponge; je me précipite dans une maison isolée. Fortune inespérée! C’est une brasserie, un café, une auberge, quoi! Je gesticule, pour n’en point perdre l’habitude, en demandant de la bière.

Le patron, un vieux de la vieille, en blouse bleue, l’air finaud, un air d’antique révolutionnaire retraité, s’approche de moi, tandis que la servante me sert ma chope, et comme je m’efforce d’articuler des phrases teutonnes il me dit dans le langage le plus nettement faubourien: «Vous pouvez parler français, monsieur, je suis de Paris.»

Alors, pendant que la bourrasque fait rage au dehors, il me raconte qu’il a participé aux journées de juin, à Paris, puis qu’après plusieurs aventures, il a fini par venir s’installer dans ce village où il ne fait pas trop mal ses affaires. La pluie diminuant, je manifeste le désir de continuer ma route. «Vous avez trente kilomètres à faire, me dit-il, pour arriver à Ulm, mais je vais vous indiquer un chemin qui vous évitera la traversée de la ville»; et lui-même me conduit jusqu’à l’entrée de Geislingen et me met dans le chemin que je n’avais qu’à suivre pour rejoindre la grande route.

Ce chemin longeant la voie ferrée passe devant la gare, pour retrouver plus loin la route royale. Au moment précis, il était environ trois heures de l’après-midi, où je débouche en vue de la voie ferrée, j’entends le sifflet d’un train arrivant vers la gare. Je m’arrête quelques secondes pour voir passer ce train. Il arrive.

Un spectacle inouï se présente: à une portière, j’ai aperçu un maillot blanc, c’est un cycliste. Il m’a reconnu, car je l’ai vu faire de son côté un mouvement de stupéfaction. Qui est-ce, qui est-ce, bonté divine? Je me précipite vers la gare où le train s’est arrêté, j’entre comme un cyclone, je m’élance vers le quai de la gare. Le cycliste, lui aussi, est descendu: c’est Blanquies, oui, Blanquies lui-même, le Montmartrois en personne. Nous n’avons que quelques secondes, dont nous perdons une bonne partie à nous regarder, sans trouver une parole, tant l’ahurissement que nous cause cette rencontre absolument invraisemblable, nous bouleverse les sens. Mais le train siffle. Blanquies me dit: «Chalupa est là couché sur la banquette, il est très fatigué. Oh! non, oh! non, c’est trop fort, quelle rencontre! Eh bien! voyons, vite à Ulm!»

Mais il faut partir, le train se met en marche. Je crie: «Où ça à Ulm?»

Blanquies me répond, tandis que le train est déjà en route: «Devant la gare!»

Quelle rencontre!!!