Je saisis ma machine, absolument transformé. Enfin en voilà toujours deux! Enfin à Ulm, je saurai donc ce qui leur est arrivé.

Trente kilomètres! ce n’était plus rien. Malheureusement la route était parfois fortement détrempée et je ne pouvais rouler très vite. Mon bien-être physique s’augmentait maintenant d’une immense satisfaction; j’étais tout entier à la joie intense de revoir mes amis, et, comme si mon esprit semblait recevoir un éveil nouveau sous ce coup bienfaisant, je me complaisais au spectacle de la campagne, partout agrémentée de vastes massifs de verdure, et à l’idée que j’allais voir cette ville rendue fameuse par la victoire de Napoléon qui y enferma le général Mack comme dans une souricière. Je ne pouvais oublier non plus que ma route depuis Strasbourg était celle de la grande armée, que le sol où je roulais avait été foulé par les soldats de Napoléon. Je devais d’ailleurs la suivre, cette toute, jusqu’à Vienne, en passant par les champs illustres de Hohenlinden.

A cinq heures, j’aperçois la ville d’Ulm située dans une cuvette. Un bruit de clairons frappe mon oreille. Je descends la rampe à toute vitesse. Au moment où ma route, faisant un coude à un croisement, entre dans la ville, deux cyclistes arrivent de mon côté et m’apercevant me jettent mon nom: Perrodil?

Sur ma réponse affirmative, ils m’escortent aussitôt et me conduisent à un hôtel, près de la gare, où ils étaient là, tous, Suberbie, Blanquies, Chalupa, Châtel, l’entraîneur de Mulhouse, qui nous avait quittés après Strasbourg. Ils sont là, entourés naturellement de nombreux cyclistes allemands. Seul Willaume manque à l’appel. Immédiatement Suberbie me met au courant de la situation. «Je l’ai fait partir, me dit-il, en attendant votre avis. Faut-il qu’il entre seul à Vienne, faut-il lui télégraphier de vous attendre?»

Délibération prise, nous décidons de faire l’arrivée tous deux ensemble au but de notre expédition, et un télégramme est expédié à Willaume à Sembach, la frontière autrichienne, lui prescrivant d’attendre là, à poste fixe, mon arrivée.

Quelle folle gaîté! Dans la joie qui m’inonde, tout m’apparaît dans un rayonnement d’inaltérable extase. Je ne ressens plus la moindre fatigue, et j’annonce mon intention de me remettre en route, après dîner, vers six heures et demie.

Châtel, lui, semble exténué. Il se trouve du reste mal portant. Phénomène curieux, ce pauvre garçon, qui commençait une bronchite aiguë, et qui devait rester dix jours très malade à Munich, à la suite de la précédente soirée passée à entraîner Willaume,—c’étaient eux qui avaient couché à Geissemberg, ville où, on s’en souvient, j’avais déjeuné ce même jour,—ce pauvre garçon, dis-je, grelottant de fièvre, prenait un soin incroyable de ma personne. Il allait, venait, courait autour de moi, il voulait me faire coucher en attendant le dîner. Il le fit presque de force, puis me déshabilla, me frictionna les jambes, me disant toujours, comme s’il supposait chez moi la fatigue extrême qu’il ressentait: «Oh! quel métier, quel métier! quel éreintement! Vous devez être éreinté, mort; couchez-vous, couchez-vous.»

—Mais non, mon ami, je suis dans l’état le plus parfait, mon bien-être est absolu.

—Non, non! vous êtes fatigué, couchez-vous, on vous préviendra pour le dîner.

—Je vous ai dit la vérité, je meurs de faim, voilà tout, ce qui est un symptôme excellent de mon état de santé.