—Il est là, dans sa chambre, ou dans la mienne, comme vous voudrez: c’est une chambre à deux lits. Je vais le prévenir que vous êtes là.
Mais pendant cette rapide conversation, j’ai déposé ma machine sur le devant de l’hôtel et je suis entré. J’escalade les escaliers et j’arrive dans la chambre en question qui offrait l’aspect le plus charentonnesque qu’il soit possible d’imaginer. C’était un salmigondis d’oreillers, de draps de lit, de couvertures en capilotade, des valises dégorgées, avec aux alentours un fouillis inextricable de bas, de chaussures, de vêtements, de maillots bariolés, et sortant de cet amas, comme une tortue engourdie sort d’un tas de feuilles séchées, l’ami Willaume, dont le calme britannique se dérida complètement à ma vue.
Ma foi, il était éreinté, et ce n’était pas étonnant. Il n’avait pas du reste à en raconter long. Lui, dès notre séparation, avait été désespéré; ce brave garçon avait vécu sous la terreur de m’avoir froissé, craignant que je fisse retomber sur lui la cause de notre séparation; ce qui était un excès de scrupule, car j’en étais encore plus directement responsable. Et dès lors, voyant que nous ne pouvions nous rejoindre, il avait accompli son devoir de recordman, en marchant, marchant toujours, à en perdre bras et jambes, sans penser à rien, qu’à aller toujours de l’avant, le plus rapidement possible, jusqu’au moment où il avait reçu notre dépêche lui prescrivant d’attendre à Sembach mon arrivée. Alors il s’était couché et s’était reposé. Et voilà. Ce qu’il n’ajoutait pas, le pauvre garçon, c’est que par suite d’une malechance enragée, il avait fait trois chutes dont une lui avait occasionné une forte blessure à la main gauche. Je remarquai, en effet, qu’il avait cette main entourée d’un bandage. Mais, bah! c’était là pour lui un détail insignifiant. Il en avait bien vu d’autres, notamment cette ruade de cheval qui l’avait presque défiguré, dans une course de Paris à Trouville, accident que j’ai rappelé au début de ce récit.
Blanquies, en présence de cette chambre en état de révolution, ne put s’empêcher d’ouvrir encore une fois les écluses qui retenaient son rire guttural de gavroche en délire.
—Hi! hi! hi! quelle nuit, si vous saviez! Ah! nous en avons fait un chambard. Moi, d’abord, j’étais sûr que vous alliez arriver cette nuit et je n’ai pas dormi. Il fallait bien se distraire. J’ai envoyé traversins et oreillers visiter l’ami Willaume. Voilà qui lui était égal, par exemple. Il ne bougeait pas plus qu’une momie.
—Mais, fis-je observer, pourquoi ce monceau de falbalas? Ah çà! vous avez donc tout un magasin pour vous deux?
—Non, dit Blanquies; Suberbie et Sachman ont mis ici toutes leurs affaires. Je veux bien être pendu s’ils s’y retrouvent.
Au nom de Suberbie, je m’enquis aussitôt de sa personne. Inutile de chercher longuement. Il était prêt, ainsi que Sachman, le cycliste de Munich, qui avait entraîné Willaume et devait nous accompagner jusqu’au terme de notre marche.
—Et Châtel? demandai-je à Suberbie.
—Châtel, répondit-il, le malheureux est très malade. Il n’a pu quitter Munich. Je crains une pneumonie. C’est cette soirée fatale d’avant Ulm qui en est la cause. Enfin, je l’ai bien recommandé aux amis de Munich. J’espère que nous le retrouverons entièrement rétabli à notre retour.