C’est, en effet, ce qui devait arriver. Nous devions le retrouver, rétabli, mais complètement changé. D’ailleurs Suberbie reçut de lui à Vienne des nouvelles quotidiennes, et d’ailleurs rassurantes.

Nous n’avions pas de temps à perdre; il fallait penser à reprendre la route, le plus vite possible. On descendit dans la salle à manger, où tasses de café et de chocolat disparurent dans nos estomacs respectifs. Il y avait là un piano. Blanquies en profita pour égayer l’assemblée d’un charivari bien conditionné.

Nous nous trouvions là, on le sait, à Sembach. Cette ville est la dernière du territoire allemand. Elle n’est séparée de Braunau, la première ville autrichienne, que par un pont sur la large et belle rivière de l’Inn, un des grands affluents du Danube. Sembach-Braunau, c’est le Hendaye-Irun austro-allemand.

Suberbie et Blanquies nous accompagnèrent dans la traversée de la rivière, pour présider avec nous aux formalités de la douane. On alla à pied. A peine de l’autre côté de l’Inn, on se trouva en présence des douaniers autrichiens.

Le lecteur n’a pas oublié les démarches faites par moi auprès des deux ambassades allemande et autrichienne, à Paris. L’accueil avait été aussi aimable et empressé que possible. L’ambassadeur d’Allemagne, le comte de Munster, m’avait adressé une lettre, signée de sa main, lettre que je portais sur moi, mais qui ne m’avait jamais servi, aucune difficulté ne nous ayant été opposée durant notre marche à travers les duchés de Bade et de Wurtemberg, et la Bavière. Le comte Zichy, conseiller de l’ambassade austro-hongroise, avait été plus aimable encore, mais moins pratique. Il m’avait dit, on s’en souvient, qu’il allait prévenir le ministre des affaires étrangères à Vienne, lequel avertirait à son tour la douane à Braunau. Un simple papier eût peut-être mieux valu.

J’arrivai à la douane, persuadé que nous allions passer sans encombre. Hélas!

Il fallut accomplir une foule de formalités et... payer soixante francs par machine.

Circonstance qui m’exaspérait: je ne pouvais me faire comprendre. Chalupa traduisait mes observations avec une lenteur désespérante, et les douaniers, qui semblaient la quintessence de l’abrutissement administratif, ne comprenaient rien, ou voulaient ne rien comprendre.

—Mais dites-leur donc, m’écriai-je enfin, qu’ils ont dû recevoir un mot du ministère, que nous sommes les bicyclistes dont on a dû leur parler.

Non! rien! toujours face à face avec ces ronds-de-cuir dont l’air béat et brutal indiquait une atrophie totale de cette précieuse faculté de l’âme nommée l’entendement.