On arriva très vite en vue de la petite ville de Wels, où allait se produire un rapide incident, l’un des plus doucement émotionnants dont il m’ait été donné d’être l’objet au cours de mes longues pérégrinations.

Nous arrivons donc en vue de la ville, dont nous ne sommes plus séparés que de quelques centaines de mètres. La pluie est déjà telle que l’on se demande s’il ne vaut pas mieux s’arrêter à Wels. Mais, si on décide de continuer, mieux vaut alors marcher à toute allure, et sans perdre une minute, traverser Wels pour s’élancer vers Lintz.

J’appuie pour ma part cette dernière opinion, en disant: «Plutôt que de nous morfondre, déjà inondés, dans une ville sans ressources, il vaut mieux arriver sans désemparer dans la grande ville de Lintz où nous aborderons encore bien plus inondés, mais où nous trouverons tous nos bagages et des vêtements de rechange.»

L’opinion est adoptée. Nous débouchons dans la place centrale de Wels, et nous nous disposons à en opérer la traversée rapide, dans la position suivante: Willaume et Sachman en tête, puis à deux mètres derrière Chalupa et moi-même à droite de Chalupa.

La pluie tombe serrée, et la place semble au premier abord absolument déserte au moment de notre apparition. Pourtant, ayant relevé la tête et fixé mon regard fort en avant, j’aperçois deux personnes, deux messieurs, qui se tiennent côte à côte au centre de la place. L’un d’eux tient un journal à la main. Au moment où je les aperçois, je ne puis m’empêcher de trouver singuliers ces deux personnages immobiles sous la pluie, dont l’un surtout tient un journal. Mais on suppose bien que ma réflexion n’est pas de longue durée, car toute cette scène se déroule, comme bien on pense, avec la plus grande rapidité. A peine donc mon idée s’est-elle fait jour dans mon cerveau, que voici ce qui se passe: nous arrivons devant le groupe et aussitôt, l’homme au journal se précipite directement vers moi, et, tandis que sa physionomie s’illumine d’un rayon de béatitude, jette son regard tantôt sur ma physionomie, tantôt sur la gravure dessinée sur le journal qu’il tient et qu’il agite avec un emportement de joie fébrile. Il semble dire: «C’est lui, le voilà, enfin.» Alors il faut descendre, absolument vite; cet homme qui baragouine son allemand nous fait comprendre qu’il y a là, dans un café, des vivres pour nous. Allons, faut s’arrêter. Une seconde seulement, dis-je à Willaume, et nous partons.

Je m’approche de l’homme au journal, et je m’informe enfin.

Oh! le brave Autrichien. C’était un fanatique du cycle. A la nouvelle de notre voyage il s’était bien promis d’être là, à notre passage. Un journal ayant publié mon portrait, cet excellent homme s’était dit: «Je le reconnaîtrai bien!» Et alors sans nouvelles, il était resté là, à poste fixe, conservant mon portrait. La pluie était venue, tant pis. «Je veux le voir, s’était-il dit, je veux le reconnaître.» Et rien ne l’avait lassé.

Et enfin, nous étions arrivés, et d’un coup d’œil il m’avait reconnu.

Il eût fallu voir ce brave, dévisageant ma «tête» et celle du portrait, et ayant l’air de dire: «Oui, oui, c’est bien lui, voilà le binocle, voilà bien la moustache, voilà tel trait, voilà tel autre.»

Enfin il était heureux, ce noble Autrichien, de n’avoir pas perdu sa peine.