Très doucement émotionné par ce touchant incident, on quitta Wels, qui est une résidence impériale et où, circonstance tout à fait particulière que nous n’apprîmes qu’à Vienne, l’empereur d’Autriche se trouvait ce jour-là.

La tempête augmentait d’intensité. On s’élança sans perdre courage vers Lintz, à vingt-neuf kilomètres.

Devant nous, maintenant, les crêtes des chaînons se perdaient dans la brume. Elle enveloppait l’horizon tout entier, comme un brouillard de décembre. Les gouttes d’eau s’étaient élargies, mais tombaient serrées, et chassées par le vent, nous fouettaient le visage. Le rideau s’épaississait autour de nous; la nature se noyait dans une de ces pluies d’hiver, subtile, pénétrante et tenace.

On avançait, muets; un seul but, maintenant: Lintz, à tout prix, coûte que coûte. S’arrêter dans une maison isolée? D’abord, il n’y en avait pas. C’était le désert. Puis, quelle situation, déjà trempés et dans l’impossibilité de changer de vêtements! Non, s’arrêter, on n’y songeait même pas.

Le vent d’ouest, courant à travers la montagne, faisait entendre comme un immense et lointain bruit de houle.

Tout ce que nous pouvions redouter au sujet de la route se produisait en ce moment. Nous roulions dans un immonde marécage, mais, secondés par le souffle impétueux de la tempête, nous fendions les lacs de boue.

Par malheur, les cailloux énormes disparaissaient sous les flaques d’eau ou dans les amas de boue et c’étaient des heurts terribles qui parfois arrachaient à Chalupa des gémissements, la blessure causée par la selle étant alors des plus vives.

Les éclats marécageux nous arrivaient de plus en plus. On était pris entre la boue que les roues de nos machines nous envoyaient par jets multipliés, et les torrents d’eau que la tempête précipitait en tourbillons sur nos épaules.

On avançait toujours, muets, résignés comme des hommes qui s’attendaient à cet assaut furieux. La route avait des bornes kilométriques; les kilomètres paraissaient interminables.

La tempête suivait une progression nettement ascendante. C’était, devant nous, une muraille liquide. Tout suintait de l’eau. Elle roulait en rigoles sur tous les objets. On eût dit qu’il en sortait des atomes de l’air.