L’un de nous signala: «Lintz à dix-neuf kilomètres.» Quelle distance! C’était l’infini, pour nous, en ce moment. Et les heurts continuaient, horribles. Les machines grinçaient, pénétrées d’eau. Un malheur pour moi s’ajoutait encore à notre position: l’eau, coulant sur les verres de mon binocle, obstruait ma vue, et d’instant en instant c’étaient des chocs affreux contre les roches de cette route transformée en marais. Et nous allions, cette fois, avec la rage au cœur.
La tempête nous poussant, nous nous élancions comme des fous furieux à travers les montagnes de boue et les rocs du chemin. Soudain, dans un effort donné par Sachman, un grincement sinistre de chaîne se fit entendre; la chaîne de sa machine venait de se briser. C’était un entraîneur, il connaissait le pays, on n’attendit pas: non, impossible, c’était notre idée commune. D’ailleurs lui-même nous le dit.
Le malheureux, on le laissait là, dans la boue, sous la tourbillonnante cataracte. Mais il nous fit signe qu’il allait pouvoir réparer l’avarie; on s’élança en avant.
Nous n’étions plus maintenant que des éponges recouvertes d’une carapace de boue emportées dans une danse de sauvages; l’eau avait pénétré jusqu’à l’épiderme, dont heureusement la chaleur était maintenue par notre mouvement rapide et constant.
Une voix, dominant le grincement des machines, le pétillement métallique de la pluie qui nous frappait au flanc, le bruit de houle de la tempête, annonça Lintz à douze kilomètres.
Un nouveau malheur plus grave que le premier allait arriver. Je roulais le long de l’accotement de droite, Willaume collé à ma roue d’arrière. Ma vue était toujours obstruée par l’eau coulant sur les verres de mon binocle, d’une manière continue. Les heurts, plus violents que jamais, nous secouaient comme des coques de noix sur une mer furieuse. Tout à coup, roulant très vite, je sentis un formidable choc m’arrêter, me donnant un ébranlement des talons à la racine des cheveux; ma machine se cabra et, pirouettant sur un roc, j’allai, par miracle, me retrouver en équilibre de l’autre côté. Mais il n’en fut pas de même du malheureux Willaume. Au moment de la collision, il eut une vision rapide du danger et poussa un cri, comme un appel plaintif parti du cœur. En même temps, avec la rapidité de l’éclair, il heurta à son tour le pavé énorme et fut précipité en avant.
Mon compagnon avait, je l’ai dit, une blessure à la main. La blessure mal fermée se rouvrit; quand on releva l’infortuné, le bandage s’était décollé, et la blessure béante présentait un amas de boue et de sang. Willaume ne put retenir un gémissement de douleur. Comment faire? Quel parti prendre?
Je saisis mon mouchoir, mais comment laver la plaie? Oh! ce ne fut pas long. La tempête nous enveloppait d’un torrent continu; je déployai mon mouchoir et je le maintins étendu; en quelques secondes il fut inondé. J’enveloppai solidement la blessure, et Willaume, avec ce courage dont il achève de donner là un incroyable exemple, saisit son guidon et dit: «Nous ne pouvons rester là, n’est-ce pas. Je souffrirai, tant pis; marchons, il le faut.»
On repartit. Notre halte avait donné à Sachman le temps d’arriver. Tant bien que mal, il avait réparé sa chaîne. Sa présence nous rendit du courage.
Alors, à partir de ce moment, oublieux de tout, l’idée fixée sur Lintz, transformés en ballots que nous faisions mouvoir mécaniquement, sans penser, sans se préoccuper des sensations physiques, ne cherchant par instinct qu’à nous maintenir en équilibre dans ce marais glissant crevassé et semé de rocailles, on parcourut les derniers kilomètres. Enfin Lintz nous apparut dans une nuée grisâtre, dans un enveloppement de brouillard sombre, et le hululement prolongé de l’ouragan.