Les principaux hôtels étant reliés par des téléphones, il ne fallut pas plus de dix minutes pour trouver Suberbie. Une vingtaine de minutes ne s’étaient pas écoulées que tous les compagnons partis le matin de Sembach étaient de nouveau réunis, se répétant toujours: «Quelle tourmente, que d’aventures, quel dénouement!»
XXI
VIENNE
Quand nous eûmes complètement recouvré nos esprits, après notre mésaventure, il fut question du départ. Toujours repartir, telle est l’obsédante devise des recordmen. Il était, en effet, de très bonne heure encore. Mais, après une longue et sérieuse délibération, on reconnut toute l’impossibilité d’une pareille entreprise.
Les routes devaient être maintenant plus que jamais impraticables. La nuit était d’un noir d’encre. Se lancer à travers la campagne dans de telles conditions, c’était se précipiter tête baissée dans des aventures qui eussent pu devenir dangereuses. Suberbie, dont le rôle était d’exciter toujours nos ardeurs locomotrices, et ce rôle, il l’avait admirablement rempli, entr’ouvrit la fenêtre de notre chambre d’hôtel et constata qu’il fallait renoncer pour toute la soirée à reprendre la route. On verrait à se lever à deux ou trois heures du matin s’il était possible. Pour l’instant, repos absolu.
On a pu voir, au cours de ce récit, les réceptions et l’accueil qui nous avaient été faits partout et nous avaient rendu le voyage, en somme, extrêmement agréable. A Munich notamment, tout ce que la ville compte de cyclistes connus avait été pour nous d’un empressement et d’une amabilité dont je n’ai donné qu’une faible idée. On suppose bien que si l’accueil était tel sur le parcours, il devait être plus empressé encore, s’il est possible, au point d’arrivée, dans la ville qui était le but ardemment désiré de notre aventureuse expédition.
Avant notre départ de Paris, l’une des sociétés cyclistes de Vienne, l’une des plus importantes de beaucoup, et je crois d’ailleurs la plus ancienne, le Wiener Bicycle-Club, m’avait adressé une lettre demandant à nous recevoir, invitation que j’avais été trop heureux d’accepter, avec force remerciements pour ces hôtes aimables.
Par une circonstance fâcheuse, une erreur s’était produite dans l’envoi de nos dépêches aux journaux de Vienne. Suberbie avait, suivant un procédé assez commode, adressé les télégrammes à une agence qui devait faire parvenir à toute la presse les nouvelles concernant notre marche. Malheureusement une erreur grave avait été commise dans le nom de l’agence, et la plupart de nos télégrammes furent perdus. Le Wiener Bicycle-Club reçut bien deux ou trois dépêches envoyées par Suberbie, mais elles étaient insuffisantes pour renseigner d’une manière très précise les membres du Club sur l’heure de notre arrivée. Ils en furent donc réduits aux conjectures.
Leurs calculs furent d’ailleurs très précis. Ils estimèrent que nous devions arriver à Vienne dans la matinée du dimanche, ce qui se fût produit à coup sûr sans la terrible noyade de Lintz.
Le Wiener Bicycle-Club nomma donc une délégation qui se mit en route le samedi. Ne nous rencontrant pas le samedi soir, les membres de la délégation subissant, eux aussi, l’assaut de la tempête, continuèrent leur route une partie de la nuit et restèrent en observation, attendant notre passage.
J’ai déjà comparé notre voyage à une sorte d’expédition militaire. La comparaison peut se continuer. On peut dire que le grand ennemi des cyclistes, la pluie, avait mis «l’armée» en débandade. Tandis que, battant en retraite, nous nous étions réfugiés dans Lintz, les amis venus à notre rencontre s’échelonnaient sur la grande route, également poursuivis par la tempête.