Eux-mêmes nous indiquèrent leur hôtel préféré, où nous nous empressâmes naturellement d’élire domicile. Pour comble d’amabilité, quand, au moment du départ, je voulus acquitter à l’hôtel mes frais de séjour, on m’avait prévenu et je me heurtai à un refus absolu.

Dès le surlendemain de notre arrivée un banquet nous fut offert, banquet où les toasts de bienvenue ne firent pas défaut, on peut le croire.

Pendant nos huit jours passés à Vienne, le temps, un peu moins mauvais que durant les deux dernières journées de notre voyage, nous permit d’admirer cette belle capitale dont la réputation répond bien à la réalité.

Blanquies put donner carrière à son rire. Notre embarras pour nous faire comprendre était une cause permanente de bruyante gaieté. Ce qui nous embarrassait fort, tout en nous amusant, c’était la valeur des monnaies fort différentes des nôtres. Devant l’avalanche des petites monnaies divisionnaires, les kreutzer, et en présence de la diversité des prix dans les tramways, prix variant suivant les distances, nous avions pris l’habitude de prendre de nos poches une poignée de kreutzer et de les présenter au conducteur en lui faisant comprendre qu’il n’avait qu’à se payer lui-même en puisant dans le tas, petite comédie qui provoquait un véritable fou rire chez Blanquies.

Un des membres du Wiener Bicycle-Club, M. Soukanek, attaché au ministère des Affaires étrangères, et l’un de ceux qui ne cessèrent de nous entourer de mille attentions, fut précisément celui qui me renseigna sur la fameuse question de la douane. «J’ai vu, me dit-il, le mot écrit aux douaniers à Braunau.» Grande fut sa surprise en apprenant nos démêlés.

La presse viennoise ne fut pas moins aimable que les cyclistes pour les voyageurs français. Des articles nombreux et tous conçus dans les termes les plus flatteurs nous furent consacrés. Le cyclisme a conquis droit de cité à Vienne, et ce sport semble y être fort apprécié.

Une tentative sportive fut faite du reste au cours de notre séjour dans la capitale austro-hongroise, par notre ami Willaume, au vélodrome situé près du Prater. Il essaya le record des six heures qui, à ce moment, était, si je ne me trompe, de 204 kilomètres. Il ne réussit qu’à atteindre 190 kilomètres, ce qui était fort joli après le fatigant voyage que nous avions accompli, et en raison du vent qui soufflait en tempête.

Un de mes plus grands regrets fut de quitter Vienne sans pouvoir exécuter le projet que j’avais formé pour le vendredi matin 4 mai et que le temps est venu contrarier: celui de visiter le fameux champ de bataille d’Essling et l’île de Lobau, situés à 20 kilomètres de Vienne seulement, théâtre d’une des plus grandes batailles du premier Empire.

J’ai dû me contenter d’admirer la statue de l’archiduc Charles, près du palais de l’Empereur, à Vienne; l’archiduc Charles, l’un des héros d’Essling, le plus sympathique des rivaux de Napoléon, celui que le grand empereur estimait le plus.

En arrivant à Vienne, j’avais bien la ferme intention d’aller rendre visite à M. Lozé, l’ambassadeur de France dans la capitale autrichienne. Les réceptions du Wiener-Bycicle-Club nous ayant pris tout notre temps les premiers jours, nous avons mis à profit notre dernière après-midi pour aller à l’ambassade.