Il l'entraîna. Elle obéissait, ne songeant pas à se défendre contre l'influence aimée. Ils entrèrent au salon. Tristes et doux, les souvenirs s'y multipliaient. Là, M. Laffont rendait le dernier soupir, vivait entre eux sa dernière journée. La plaie nouvelle rouvrait la plaie ancienne, la mort les resserrait encore une fois l'un contre l'autre. Ils se regardèrent, presque troublés des changements survenus: Robert un homme, Blanche avec toutes les grâces de la femme. A peine se reconnaissaient-ils au dehors, eux qui se reconnaissaient si bien au dedans. Et l'intimité fraternelle peu à peu changeait, à son tour, avec la complicité de leur beauté, de leur jeunesse, de leur chagrin. Blanche disait à Robert la fin navrante, elle retrouvait la parole en retrouvant le confident. Son cœur, trop accablé, replié sur lui-même, se remettait à battre au son de cette voix; une atroce sensation de solitude l'avait glacé, voici qu'il se réchauffait près du cher compagnon des premières années et des plaisirs sans larmes, qui avaient duré si peu. Et Robert s'enivrait d'entendre.

—Blanche, Blanche, laisse-moi remplacer ton père et ta mère. Je t'entourerai d'une telle adoration que je fermerai ta blessure. Il y a si longtemps que je t'aime, sans savoir ce que c'est que d'aimer. Et maintenant que je le sais, il me semble que je le sais depuis si longtemps. Sois ma femme.

Elle l'écoutait, l'admirait, avec une religieuse tendresse, plongeait les yeux en ses yeux.

—C'est à toi que je pense, Robert, en toi que je me réfugie dans tous mes chagrins. Tu es mon protecteur et mon appui. Je serai ta femme. Comment Dieu m'envoie-t-il la plus grande des joies, au moment où j'ai le plus de larmes à verser?

—Pour qu'elle les essuie. Notre amour, scellé dans la souffrance, sera plus fort que la mort.

Elle joignit les mains d'un geste pieux, évoquant les disparus. Leur perte la poignait toujours d'une manière aussi profonde; mais elle songeait que le tourment de ces âmes, ce devait être sa détresse, celle de Gaston, et qu'il venait de finir puisqu'elle venait de se donner.

Le jour des funérailles, tous les paysans des environs affluèrent à la Riveraine, et Gaston attendit vainement les membres convoqués de la famille. La position précaire des orphelins faisait le vide. Une démarche de courtoisie pouvait donner lieu à de gênantes expansions, il est difficile d'être témoin d'un désespoir sans y chercher un remède; or, dans le cas actuel, le plus simple remède est une offre de services, surtout quand on tient de la nature quelque bonté de cœur. Pour ne se pas exposer à de dangereux entraînements, chacun s'était abstenu. L'égoïsme a de ces mots d'ordre. Blanche et Gaston, derrière le corbillard, ne furent suivis que de Robert et des rustiques comparses. Faute de mieux, on pria madame Benoît de porter un des coins du drap mortuaire. Le cortège s'achemina vers l'église, le long des sentiers bordés de buissons, où les baies d'églantiers étalent leurs grappes rouges sur le vert pâli des feuilles. Durant le trajet, Jean-Marie surgit à l'improviste et se confondit dans les derniers rangs. Naturellement ses voisins—tous les enterrements se ressemblent—s'occupèrent de lui bien plus que de celle qu'on emportait. D'où sortait-il? qui était-il? On s'informait tout bas, de l'un à l'autre. On aurait ainsi passé le temps jusqu'à l'église, si l'arrivée d'une calèche n'eût détourné l'attention.

Cependant le cercueil venait d'être déposé sur le catafalque de bois noir, devant le grand autel. Les enfants s'étaient placés à droite, l'église s'emplissait peu à peu. L'on entendait sonner dehors les grelots de poste des chevaux, et l'on admirait la belle tournure de l'homme descendu de la calèche. Il était à l'écart, au bas de l'église, son regard allait de Robert aux orphelins. La cérémonie terminée, il suivit la foule dans le cimetière et s'approcha, comme les autres, pour jeter de l'eau bénite sur la fosse, de sorte qu'il se trouva bientôt près des porteurs du drap. Madame Benoît l'aperçut, ses dents claquèrent et ses lèvres laissèrent échapper ce nom:

—Le marquis de Kercoëth!

Il lui semblait qu'un trait de feu la traversait de part en part, qu'on l'examinait, qu'on lui fouillait la conscience. Pourtant le marquis de Kercoëth ne s'était pas tourné vers elle, il s'éloignait dans la direction de Robert et de Gaston. Elle remit le drap au sacristain et gagna la porte du cimetière. Jean-Marie lui barra le passage: