—Combien de temps l'avez-vous gardé pâtre, avant de le donner à M. Laffont?
Elle huma l'air avec délices. Ah! pas mieux renseigné, le bon apôtre? Un astucieux éclair traversa ses prunelles brunes.
—Oh! pâtre! Entendons-nous. Il menait paître les troupeaux par plaisir, mais il était libre comme l'air. Puisqu'on pense à m'indemniser, venez ce soir aux Mérilles. Benoît y a le registre de nos dépenses. Vous saurez là-dedans tout ce que vous désirez savoir.
—Convenu.
—A ce soir.
Alain fut profondément ému quand il franchit le seuil de la Riveraine. Cette maison paraissait lugubre, avec son air dévasté, les portes scellées, l'odeur fade de la mort infiltrée partout. En des temps meilleurs, elle avait été hospitalière à son fils: il la salua en ami. Le notaire, mandé sur son ordre, se présenta, solennel, gonflé. La conférence entre Kercoëth et l'homme de loi dura quelques minutes à peine. Le marquis avait des arguments sonnants. Les choses réglées à sa convenance, il fit prier les jeunes gens de passer au salon.
—Mon cher Laffont, j'ai donné mes pleins pouvoirs à monsieur, dit-il en désignant le tabellion. Dès demain, il remplira les formalités nécessaires. A partir de ce moment, considérez-vous, je vous prie, comme maître à la Riveraine.
Robert rayonnait; Blanche, une seule âme avec lui, était près de rayonner aussi; le petit ventre rondelet du notaire avait des tressautements; mais Gaston, gêné, fronçait les sourcils.
—Je devine, mon enfant, reprit Kercoëth. A votre âge, élevé comme vous l'avez été, l'on a de ces fiertés-là. Rassurez-vous. Il ne s'agit pas d'un service. Quelque flatté que je fusse de vous être utile, je vous en aurais d'abord demandé la permission. Il s'agit d'une dette à payer. Le fils du marquis de Kercoëth rend au fils de M. Laffont, son bienfaiteur, une bien minime partie de tout ce que nous devons à votre père.
Le petit ventre rondelet tressauta plus fort, l'excellent notaire tournait au homard. Il s'exclama: