—«Oui.»

La très pauvre, très charmante, très tendre, elle se laisse en l'enlacement de mes bras; elle repose contre moi son cher corps; elle est étendue, en sa robe, d'où frêlement monte sa tête; et voilà cette poitrine, ces seins, voilà ces bras, ronds et s'atténuant, et, fluettes, les mains; voilà ce cou, blanc dans le noir du corsage, et dans le blanc du cou les fins épars cheveux dorés; la mince taille, et les larges hanches, en l'étreinte des noirs satins; là le bout mignon de son pied; et lentement le corsage se soulève, de son haleine, en longues régulières exhaussions, en gonflements; du corsage les boutons tremblottent; faiblement sur la gorge ondoie le flot de dentelles noires; un reflet plus brillant, des bougies, se meut sur le sein gauche; et la féminine vie marche et marche en cet incessant mouvement les deux mamelles adorables; son corps, tout immobile, a comme des ondoîments, imperceptiblement; et les chairs, tout lucides, sont rondes; des rondeurs, comme des virginités, ténues; les bras arrondis, la poitrine mouvante, et ton cou, ta mince taille, tes hautes hanches s'arrondissent, en des contours immarqués, suprême grâce des chairs délicatement amollies et des formes effacées fuyeusement; cependant que repose la juvénile face, et que des lèvres entrefermées monte un souffle... Véritablement dort-elle, la douce fille? elle dort, certes, l'enfant; elle s'est endormie, et d'un très amical sommeil oh voilà qu'elle dort; voilà qu'elle repose, oublieuse, mon amie, et qu'ainsi, fille, enfant, elle dort; entre mes bras pieux. Les bougies sur la cheminée brûlent; leurs flammes montent blondes en pâlissant, bleuâtres, plus claires; autour, le vague ombreux des feuillages sombres, et le vague confus des porcelaines peintes, et, derrière, le clair vague de la glace et des reflets pacifiés; le délicieux bal où je fus cet hiver, en le salon plein de fleurs et de feuillages, discrètement illuminé, quand passèrent ces deux jeunes filles, blanches Anglaises! ici le tiède énombrement des choses, et ma sainte amie, mienne; une chaleur, peu à peu, de son corps immobile; au long de son corps, en mon corps, tout en ce long qu'elle effleure, une chaleur croît; pourquoi ne veut-elle point, si elle est malheureuse de sa vie, la changer, et avec moi vivre? que doucement tiède est cette chaleur, et de son corps quel parfum monte! ce parfum, quel est-il? un mélange de parfums; si subtil et qui pénètre; elle-même a mélangé ces essences; et ce parfum monte de toute sa chair, il monte de ses vêtements, il les traverse, et s'issut de son corps vêtu; et de ses cheveux ensemble noués l'haleine s'épand; aussi de ses lèvres; aussi, princièrement, de ses lèvres (oh les moqueuses charmeresses) s'expire l'odorante exhalaison; baiserai-je ces lèvres, de mes lèvres les aspirerais-je? elle dort, la pauvre, entre mes bras amis; et des parfums d'elle je me grise; ce parfum mêlé, subtil, intime, dont elle a parfumé son corps, c'est qu'il se mêle au parfum même de son corps, et c'est lui, son corporel parfum, en l'admirable intensité des essences de fleurs conjointes; l'odeur, oui, victorieuse en cette haleine; de sa féminéité l'odeur, en ces bouffées; elle; et le profond mystère de son sexe dans l'amour; luxurieusement, oh démonialement, quand sous la maîtrise virile les puissances de chair se délivrent, en le baiser, ainsi l'acre et terrible et pâlissante fumée d'elle; ah mourir de cette joie!... Elle remue sa tête, se tourne un peu; l'ai-je serrée trop fortement; quelle excitation avais-je? elle me parle, mi dormante:

—«Qu'avez-vous? ah, je suis lasse... quelle heure est-il?

—«Pas tard encore, demeurez.»

La voilà immobile, si finement jolie, si jeunement, et coquette; oh, la triste existence qu'est la sienne; à celui qui l'aime, quel amour faut, pour lui dulcifier les amertumes! pauvre qui va, elle de vingt ans, livrée aux mauvaises heures... ensemble, au contraire, ainsi dormir, en un oubli; les deux, ensemble, elle en la sûreté de ma foi, moi dans son charme; et parmi les choses qui sont, communément, les deux, joyeusement... nous irons ce soir ainsi, au dehors, sous des ombrages, pendant de lointaines musiques... «tu m'aimes»—«et toi tu m'aimes»... oui, ne disons plus «je t'aime», mais nos confessions «tu m'aimes» et «tu m'aimes» et baisons-nous... elle dort; moi je sens que je m'endors; j'entreferme mes yeux... voilà son corps; sa poitrine qui monte et monte; et le très doux parfum mêlé... la belle nuit d'avril... tout-à-l'heure nous nous promènerons... l'air frais... nous allons partir... tout-à-l'heure... les deux bougies... là... au cours des boulevards... «j' t'aim' mieux qu' mes moutons»... j' t'aim' mieux... cette fille, yeux éhontés, frêle, aux lèvres... la chambre... la cheminée haute... la salle... mon père... les trois assis, mon père, ma mère... moi-même... pourquoi ma mère ainsi pâle?... elle me regarde... nous allons dîner, oui, sous le bosquet... la bonne... apportez la table... Léa... elle dresse la table... mon père... le concierge... une lettre... une lettre d'elle?... merci... un ondoîment, une rumeur, un lever de cieux... et vous, à jamais l'unique, la Primitive-aimée... Antonia... tout scintille... vous riez-vous?... les becs de gaz infiniment... oh... la nuit... froide et glacée, la nuit........... Ah!!! mille épouvantements!!! quoi?... quoi me pousse, m'arrache, me tue?... rien... un rire... la chambre... et cette femme... Léa... Sapristi, m'étais-je endormi?...

—«Félicitations, mon cher...» C'est Léa... «Eh bien, comment avez-vous dormi?» C'est Léa, debout, et qui rit.. «Vous sentez-vous un peu mieux?»

—«Et vous, ma chère amie?»

Elle se tourne, riant; je ris; elle marche dans le salon... Évidemment, elle s'est éveillée tout-à-l'heure, elle m'a vu assoupi, elle s'est brusquement tirée d'auprès de moi... Ne suis-je pas bien ridicule? que faire? que pense-t-elle? je me lève et vais m'asseoir sur le tabouret du piano; elle regarde, en face de moi, dans la glace; gaie, elle parle.

—«Vous ne vous êtes donc pas couché hier?»

—«Il me semble que oui, mademoiselle, et encore que j'ai convenablement dormi. Votre charme, il y a un instant, m'avait hypnotisé...»