— Justement. Là commencent les philosophies, les religions, toutes les métaphysiques, chacune présentant son hypothèse. Entends-tu bien qu’une religion, une philosophie, ce n’est pas autre chose qu’une supposition de l’inconcevable ? Prouver est impossible ; conjecturer seul est permis. Prouver, quelle ridicule pétition de principes ! Dès que l’on dépasse l’expérience, une preuve même irréfutablement établie dans l’esprit ne prouve rien dans la réalité ; si j’arrivais à me prouver Dieu, cela voudrait dire simplement que l’idée de Dieu est nécessaire à mon esprit, mais comment cela établirait-il qu’il existe en effet ?

— Tu me sers du Kant, je crois…

— Aussi, je n’insiste pas ; il y a évidence ; et je reviens…

— A la théorie des premiers principes…

— La distinction du connaissable et de l’inconnaissable, cela est immortel. La théorie de l’évolutionisme durera plus ou moins ; je ne sais pas ; mais la distinction du connaissable et de l’inconnaissable est une de ces simplifications grandioses qui, comme l’idée de Kant, sont au-dessus des systèmes.

— Mais, si elles opèrent dans l’inconnaissable, les philosophies et la religion ne sont-elles pas condamnées d’avance ? Quand les phénomènes du monde sont expliqués, quand la science a parlé, quand le connaissable a été élucidé, à quoi peuvent prétendre les chercheurs de l’au-delà ?

— Certes, ils ont bien l’air de délicieux inutiles ; au moment où tout ce qui pouvait être dit a été dit, ils arrivent, philosophes et théologiens, ainsi que des dilettantes ; des artistes, n’est-ce pas ? l’art pour l’art, tout simplement ; ils vont chercher ce qui ne peut être trouvé, s’exhausser vers ce qui ne peut s’atteindre, raisonner dans l’inconcevable ; que sais-je… Seulement, ces hypothèses, ces chimères, ces divagations, c’est la plus hautaine occupation de la pensée, et c’est la plus poignante et la plus inévitable.


Un jour qu’une pluie légère tombait, ils étaient restés tous deux au château, et ils devisaient en fumant des cigarettes.

— Il y a, disait Henri, des explications du monde qui sont absurdes ; car s’il est impossible qu’une explication soit prouvée vraie, il faut qu’elle soit démontrée logique. La religion a commencé par être une hypothèse un peu simplette, mais soutenable, et qui se résume dans l’antagonisme du bon Dieu et du Diable. Tu te rappelles le Dieu bonhomme, barbe blanche, globe à la main, assis dans le ciel ; c’est la Providence, une puissance supérieure, oh ! une puissance considérable, mais quelque chose de très relatif ; à côté est son ennemi le Diable, une autre puissance qui, en fait, ne le cède guère à la première ; et, entre les deux seigneurs, la guerre.