— Pour des âmes naïves, l’hypothèse est suffisante.
— Fatalement, elle est devenue le manichéisme, disons le dualisme, la seule forme raisonnable du christianisme classique. Il y a deux forces dans le monde, deux lois morales ; l’une s’appelle l’égoïsme, c’est elle que la science a définie le « Struggle for life » ; l’autre se nomme l’altruisme, et c’est l’instinct mystérieux du renoncement à soi-même et de la charité. La vie est le conflit de ces deux nécessités contradictoires.
— L’égoïsme et l’amour…
— La science s’arrête à la constatation du double fait ; la philosophie et la religion en proposent des explications. L’orthodoxie contemporaine, qui n’oppose à un Dieu éternel et souverain qu’un Satan de second ordre, verse dans l’absurde ; l’hypothèse du dualisme, au contraire, en supposant Dieu et Satan, le Très Haut et le Très Bas, deux puissances égales l’une à l’autre, éternelles toutes deux, toutes deux souveraines, rayonne de la splendeur de la plus absolue logique.
— Je me suis en effet souvent demandé, reprit Marcelin, comment un Dieu qui serait plus puissant que le Diable permettrait au Diable d’exister, d’agir… Pouvoir le bien et admettre le mal, quelle perversité ! quel néronisme ! Et, cependant, ceux qui croient en lui le nomment le bon Dieu.
— Suppose un père disant à son enfant : Tu as faim, voici des fruits ; et si tu touches à ces fruits, ô mon fils, je t’arracherai les yeux et les lèvres, je te brûlerai la langue et te briserai les dents… Ce père effroyable, c’est le bon Dieu qui punit de l’enfer, oui, de l’éternel enfer, les actes où sa volonté suprême nous expose et en vérité nous autorise à tomber.
— Mais il a des pardons…
— Pardonner à qui se repent, la belle affaire !
— Il a de plus hautes miséricordes…
— Que valent toutes ses miséricordes, si, une seule fois, il lui est arrivé de ne pas pardonner !