Henri disait encore :
— Le christianisme populaire explique la vie par l’antagonisme de Dieu et de Satan ; devant le problème de l’existence, le christianisme des Pères de l’Église émet le dogme du péché originel et de la rédemption, qui n’est qu’une formule purifiée de la même idée. Le péché originel, œuvre de Satan, et sa contre-partie, la rédemption, œuvre de Dieu, voilà donc l’hypothèse, le mystère, le postulat qui nous est proposé. L’homme naît sous la loi de Satan, c’est-à-dire sous la loi de nature, c’est-à-dire sous la loi du péché, c’est-à-dire avec l’instinct de vivre ; mais Dieu, mais le Christ a révélé la loi de rédemption, c’est-à-dire la loi de renoncement, la loi d’amour. Et le phénomène par lequel l’homme passe de la loi de nature à la loi d’amour…
— C’est la Grâce ?…
— Oui, la Grâce, mouvement divin, disent les Pères, qui conduit de l’état du péché originel à l’état de rédemption, — mouvement divin, entendons-nous, qui arrache à l’égoïsme et transporte aux ferveurs du sacrifice et du renoncement. Comprends-tu dès lors comment Pascal était sceptique par la raison et croyant par le cœur ?
» Le connaissable est le connaissable ; l’inconnaissable est l’inconnaissable ; les lois scientifiques du monde, physique, physiologie, mécanique, sont les lois scientifiques du monde. Mais, pour voir dans l’au-delà et pour expliquer la loi morale, une hypothèse a été émise : Satan et Dieu, le péché originel et la rédemption, la loi du désir et la loi du sacrifice, la loi d’égoïsme et la loi d’amour… J’hésite, je compare, je médite, je rêve — et tout à coup voici que tout s’illumine ; l’hypothèse éclate vérité, la supposition est une certitude, je crois au mystère : c’est la Grâce !
» Je comprends que l’homme est né dans le péché et le malheur, et que le sacrifice le rédime du péché et du malheur. A l’origine régnait l’instinct ; mais par le renoncement voici la rédemption. Une fatalité égoïste pèse ; mais, grâce à l’holocauste, le ciel d’amour s’entr’ouvre. Adorable mystère ! merveilleuse explication ! délicieuse hypothèse, par qui tout devient lumière ! Le monde est expliqué, tout est manifeste, tout rayonne ! Homme, tu es né sous la nécessité de la lutte pour la vie ; mais voici que le Divin s’incarne dans le renoncement et l’holocauste, et les portes du mieux sont ouvertes ; et toi, si misérable de par ton origine, tu deviens, de par le Sacrifice et la Rédemption, le plus noble et le plus pur. Si Satan est la loi terrestre, le Dieu en qui je crois est l’Idéal.
» Les invraisemblances paraissaient à Pascal une preuve de la divinité du christianisme… La religion semble absurde, disait-il ? Oui. Si elle était claire, cela serait contradictoire avec le péché originel qui nous a rendus aveugles. La religion, absurde à la raison, éclate vraie au cœur ? Oui elle doit éclater, vraie, puisqu’il y a eu la rédemption pour dessiller nos yeux… Prodige de logique ! L’état religieux n’est plus une abdication de ce scepticisme nécessaire à la raison et de l’esprit scientifique : l’esprit scientifique, le scepticisme, n’est plus une abdication de l’état de religion. Va ! le connaissable et l’inconnaissable font bon ménage ; le connaissable implique l’inconnaissable ; l’inconnaissable comporte tout le connaissable. Oui, je sais que la loi de nature est la lutte pour la vie et est le péché : et je crois que la loi morale est le sacrifice et est l’amour… Pascal, mon cher, a fort bien causé de tout cela…
— Mais, songea tout haut Marcelin, comment peut se produire le phénomène de la Grâce ? ce mouvement, que tu qualifies de divin, qu’est-ce qui peut l’amener ? quand peut-il naître ? comment ? pourquoi ?