En madame Aron-Véber, Marcelin voyait le divin assemblage de toutes les séductions ; la beauté parfaite, cela lui semblait évident, mais une beauté un peu étrange de brune très mince, au visage émacié, avec des yeux immenses ; peu loquace ; l’air rêveur qu’il exigeait de la femme ; l’air mélancolique d’un lys penché, lui disait-il ; la peau d’une brune, mais des chevaux roux, sans teinture jurait-elle ; mais avec ces cheveux roux, de larges sourcils noirs, noirs d’encre, d’énormes sourcils au-dessus de ces grands yeux qui n’en finissaient plus. L’origine sémitique apparaissait ; mais Marcelin affirmait qu’elle était l’Orientale et non la Juive, l’Orientale des Arabies fabuleuses et modernes, une Asiatique éclose à Paris, frêle comme une Parisienne, troublante comme une apparition biblique, une Sulamite aux yeux de Primitif italien et qui s’habillait avec des robes conseillées quelquefois par Jacques Blanche.
Il avait fait relier, pour le lui offrir, un curieux exemplaire du Cantique des Cantiques imprimé à Londres sous la direction de William Morris avec des ornementations de style préraphaélite ; la reliure était en soie claire où se dessinaient de grandes fleurs pâles d’après un croquis d’Armand Point.
A Dieppe, elle était très courtisée ; elle laissait faire, distraitement, comme sans intérêt. Marcelin tout de suite l’avait remarquée ; elle parut goûter sa jeunesse, ses bonnes manières et sa discrétion ; elle l’accueillit aimablement ; ils avaient ensemble de longues conversations camarades. Ce fut au concert du Casino, un soir que l’on jouait une sélection du Samson et Dalila de Saint-Saëns, que le flirt se décida. Marcelin était monté aux galeries supérieures généralement désertes. Il y trouva madame Aron-Véber avec sa mère, seules toutes deux, dans un coin ; comme lui, elle était venue là pour mieux écouter cette musique qui la ravissait. Marcelin demanda la permission de s’asseoir à côté d’elle ; il y avait une demi-obscurité ; la maman se prenait à somnoler discrètement, comme elle savait le faire. L’orchestre attaqua le prélude. Madame Aron-Véber regardait vaguement devant elle, dans l’ombre, et restait immobile ainsi que sous un charme. Peu à peu, Marcelin releva les yeux de son côté, et, sans trop s’en rendre compte, il les tenait fixés sur elle.
Qu’elle était belle et divinement rêveuse ! et à travers cette musique délicieusement nuancée d’Orient, il s’imprégnait et s’attendrissait et s’enthousiasmait de l’âme de l’exquise Orientale qui était assise auprès de lui.
Elle lui avoua plus tard qu’elle aimait les gens qui savaient écouter pieusement les belles choses. Ce soir-là, le morceau terminé, sans se parler, d’un accord tacite, ils se levèrent et descendirent ; elle sortit et se dirigea vers la plage ; sa mère suivait ; il marchait à côté d’elle, en silence toujours, et lentement ils parcouraient la terrasse, au bord de la mer.
— Que c’est beau ! murmura-t-elle.
— Oui, c’est bien beau, fit-il à demi-voix.
Elle s’était assise sur une chaise, il s’assit auprès d’elle, il lui prit la main qu’il serra, dans une communion d’admiration et de lyrisme.
Quand ils s’étaient retrouvés, à Paris, deux mois plus tard, Marcelin s’était tout de suite aperçu que ses affaires étaient dans la meilleure voie.
Aussi, ce fut, non plus un flirt discret, mais une cour assidue. Madame Aron-Véber devenait tendre ; ses yeux donnaient de positives espérances. Marcelin faisait d’énormes progrès : chaque jour il s’enhardissait, et chaque jour la victoire paraissait plus probable.