Et mille choses pareilles.
Il laissa une page blanche, et au verso il écrivit d’un trait :
« O passé ! mélancolique et doux passé d’aspirations et d’attentes ! voici donc que le présent est né et que la femme est venue !
» Pauvre rêveur, tu n’es plus ! tu n’es plus, ô enfant sans sourires, amoureux sans amoureuses, avide de baisers ! voici qu’un homme est à ta place. Car, à cette heure, je n’en puis douter, le bonheur à deux va commencer.
» O joie d’entrer dans la vie ! joie, ô joie de vivre ! »
Il posa la plume, et pensa. Puis, il feuilleta en arrière, et son regard tomba sur des pages beaucoup plus anciennes, des souvenirs de la seizième année, où il était question d’une immortelle fiancée, d’une épouse venue des profondeurs de l’Orient, d’une mystique bien-aimée noire mais belle, apparue un soir nuptial en la Jérusalem du rêve, et pour qui il eût voulu se sacrifier, se renoncer à lui-même et s’immoler.
Et, un peu mélancolique, un peu avec un sourire, il se disait en se couchant que cette adorable madame Aron-Véber ne pouvait guère être celle-là.
Marcelin avait vingt-et-un ans.
Sans qu’il fût laid et bien qu’il fût assez svelte, il n’avait rien de ce qui caractérise un beau garçon ; il était grand, mais trop mince, et ne donnait pas l’impression de la force physique ; les épaules étaient même un peu rondes, et la poitrine étroite ; il n’avait pas la démarche assurée, mais plutôt une certaine élégance un peu frêle ; les mains étaient presque féminines ; la figure et le cou, longs, plutôt maigres. La courte moustache châtain, avec les joues et le menton toujours rasés n’arrivait pas à donner à sa physionomie l’énergie nécessaire à la beauté de l’homme ; la bouche et le nez étaient ordinaires, mais c’étaient les yeux surtout qui manquaient d’éclat : d’un gris bleuté très clair, ils étaient doux, et lors même qu’ils se fixaient sur quelqu’un, ils n’imposaient jamais ce sentiment d’autorité que l’homme accompli doit toujours inspirer. Il n’avait jamais porté les cheveux courts ; et les boucles un peu romantiques qui entouraient son front accompagnaient bien l’expression rêveuse du regard. La voix douce et sans éclats, les gestes retenus, concordaient à lui donner l’air très jeune. En l’appelant son page, madame Aron-Véber avait heureusement défini sa manière. Amoureux, il avait les regards longs et alanguis, craintifs aussi, la voix caressante, respectueuse, l’empressement timide qu’on se plaît à imaginer chez le damoiseau aux pieds de la dame du castel. Et cinq années de Paris avaient à peine fait du damoiseau un jeune homme.