Après la romantique éclosion et la religieuse exaltation de la seizième année, tel il avait été, à dix-sept ans, platonique amoureux de la fille de son ancien professeur, l’esprit plein de rêves roses et bleus, perdant un beau jour ses ignorances virginales dans la plus banale circonstance, puis naïf soupirant épris de la demi-vierge des Andelys, et s’excitant jusqu’à souffrir deux mois de la vulgaire mésaventure de Bruxelles ; à dix-neuf ans, ayant inutilement cherché après l’amour, il avait cherché après le plaisir dans les rues de ce Paris où le baiser s’offre de toutes parts, et, vulgairement, pendant deux ans, il venait de courir les filles de joie, les maîtresses faciles. Et maintenant que fatalement lui arrivaient les maîtresses désirables et les flirts jolis et les fleurs aimables du péché, voilà que le mysticisme de son adolescence recommençait à bouillonner au fond de son âme ; parmi le flux des désirs et des jouissances de la vingt-et-unième année, les aspirations anciennes remontaient, peu à peu ou soudainement…


Dès le réveil, le lendemain, il se sentit nerveux. La matinée était claire et sèche. Il sortit, s’en fut à une conférence, et revint à pied par la place de la Concorde et la Madeleine. L’esprit lourd, il pensait confusément à mille choses vagues autant qu’à la promesse qui lui avait été faite pour l’après-midi. Après déjeuner, ayant fumé hâtivement une cigarette et parcouru les journaux, ne sachant que faire, il passa dans son petit salon ; il s’aperçut qu’il avait près de quatre heures à attendre, et se dit qu’il n’avait pas autre chose à faire que cela, attendre.

Il s’était jeté dans un fauteuil, et considérait le feu, en face de lui, dans la cheminée. L’idée roulait dans son cerveau :

— Enfin, elle va être à moi, tout à l’heure…

Le piano était ouvert ; il se leva, alla s’y asseoir, et, machinalement, plaqua quelques accords.

— Gabrielle, ma merveilleuse Gabrielle ! se disait-il…

Il la voyait telle qu’il aimait à se la représenter, telle, dans sa beauté étrange d’Orientale rêveuse, que la bien-aimée du Cantique des Cantiques ; et, au piano, il improvisait des chants et des accords sur les paroles latines qu’il se rappelait.

— Nigra sum, sed formosa, filiæ Jerusalem, sicut tabernacula Cedar, sicut pelles Salomonis… Je suis noire, mais belle, ô filles de Jérusalem, ainsi que les tentes de Cedar, ainsi que les pavillons de Salomon…

Ainsi parlait la voix de l’amante, et la voix de l’amant répondait :