» J’étais une vierge. Vois mes seins, vois mon cou ; je suis éclose du matin ; je suis pâle ; je viens de la fontaine où penchent les marguerites. Pour toi je me suis faite femme ; mes guirlandes pour toi se sont fanées, mes voiles sont flétris, mes fleurs cueillies, je me suis renoncée… Enfant, apprends de moi ce que c’est que d’aimer.
» Dors ! Je vais baiser tes cils. Je vais me poser dans ton cœur. Je bénis ton adolescence. Dors ! je suis le sacrifice, le don de soi-même et l’holocauste ; enfant, je suis l’Amour. »
Et, devant lui, la dame du pastel passait et repassait.
L’aurore, le lendemain, fut sombre ; des nuages noirs chargeaient le ciel. Marcelin se rappela son rêve, et une tristesse l’obsédait.
Il revit en son esprit le pastel, et il s’inquiétait d’un aspect douloureux, non encore remarqué, de la jeune figure ; l’idée lui vint que celle-là avait dû souffrir et qu’elle avait été malheureuse ; ses yeux lui semblaient tristes, son front voilé, son sourire éteint.
Il avait tardé à descendre ; la mélancolie des campagnes l’oppressait ; un découragement l’accablait ; l’inutilité de vivre éclatait dans la confusion de ses pensées ; une rêvasserie faisait défiler pêle-mêle en son esprit les visions des choses antérieures. Il se rappela une promenade, lors du printemps dernier, à Paris, autour du Luxembourg. Des fillettes, des jeunes femmes allaient et venaient ; il les avait considérées curieusement, sans émotion ; pas un visage où il vît une attirance ; les sourires et les tristesses féminines n’avaient rien éveillé en lui. Pourtant, à chaque page, ses poètes ne lui parlaient-ils pas de femmes aimées, toujours aimées ? Il s’était souvenu de maintes strophes des Contemplations, des Chansons des rues et des bois, et il avait éprouvé la peine d’une sorte de déception. Alors il s’était demandé pourquoi son cœur, le cœur de cet esprit si hanté de lyrismes, était muet, tandis qu’allaient autour de lui les fillettes, les jeunes femmes. Oh ! ce dont il rêvait, c’était quelque blonde figure de jeune femme, de demoiselle lointaine… Marcelin fermait les yeux à suivre la figure lointaine, pâle, blanche, de son rêve, comme en quelque pastel.
Par un effort, il se remit au souvenir de cette promenade près du Luxembourg. Des filles avaient ensuite passé, en des toilettes violentes, des parfums outrés, et dont les regards fouillaient, hardis, dans les sensibilités des hommes ; une d’elles était jolie, point effarouchante, jeune ; aucun désir d’être auprès d’elle ne l’avait sollicité. Où donc était le charme de la femme ? Les images de toutes les femmes rencontrées surgissaient devant lui ; nulle n’avait laissé quelque impression, et il s’était désespéré de ne pas connaître ce délice que devaient être l’amour, le désir, le frisson mental et charnel tant chantés par l’humanité.
Il s’était couché par terre, le ventre dans l’herbe drue ; et les insectes ronflaient à ses oreilles. Pourquoi vivre ? à quoi bon les choses ? une danse macabre de l’existence roulait dans son cerveau.