» Et, depuis lors, j’attends.

» Je veux, j’espère aimer ; autour de moi passent des vols de Juliettes et de Marguerites ; je leur tends les bras ; que de fois me suis-je enivré d’illusoires extases ! Puis, subitement, je me retrouve dans mon isolement, et, comme Hamlet, je plonge mes yeux dans le vide de l’air.

» Je ne supporte pas la pensée de l’amour vénal ; je m’efforce à chasser l’idée même de la profanation, et je m’écrie : Venez et me consolez, idéales amantes ! Car je me sais le cœur vivant, très jeune, très fertile. Et parfois je me prends à rêver de la belle jeune fille pensive, aux yeux chers, que je rencontrerai quelque jour providentiel. »

« Je suis, écrivit-il une autre fois, le jeune amant, qui, la nuit, au bas du mur et du verger, cherche, — l’amant vierge dont le cœur palpite, et qui attend celle qui doit venir, et l’entrevoit, blanche, derrière les feuilles. »

« Désirs ! s’écriait-il encore, désirs, non des sens, désirs de l’âme ! »

Souvent, dans les rues, son cœur tout à coup se mettait à battre violemment ; il marchait à grands pas, dans un flux d’ardeurs exubérantes. Son âme débordait de son corps, remplissait l’espace, s’étendait parmi la création. Il sentait alors en lui une force surhumaine, et quelles confiances !

L’exaltation durait des soirées entières.


Il n’allait plus au théâtre sans en revenir troublé. Il rentrait dans son solitaire logement de garçon avec un malaise d’inquiétude et de tristesse qui persévérait plusieurs jours. Des clameurs lui restaient dans l’esprit ; il ne pouvait oublier ; il souhaitait quelqu’un qui prît part à ses obsessions ; le vide l’étouffait.

Jadis les poètes lyriques le laissaient en un enchantement ; les désirs qu’ils éveillaient étaient des voix joyeuses ; leurs mélancolies autant que leurs enthousiasmes étaient très douces.