Aujourd’hui le moindre cri de passion proféré par une bouche humaine au milieu d’un drame quelconque le bouleversait.
Ses fenêtres ouvraient sur l’endroit le plus fréquenté de la rue de Grenelle. Il s’attardait à regarder les passants, sans intérêt, sans sympathie, ne cherchait pas à deviner leurs préoccupations. Des femmes défilaient, des jeunes et des vieilles, des ouvrières, des bourgeoises ; étaient-elles jolies ? étaient-elles capables d’amour, dignes d’amour ? à quoi bon ! Et tout à coup il se disait que peut-être il y avait là, pourtant, une âme dont la pensée eût correspondu à la sienne ; mais, dans le flot confus des choses, comment trouver, comment seulement chercher ?
« A celle qui viendra quelles richesses sont réservées ! écrivit-il un soir. Une tendresse infinie prête à se répandre, une infinie sympathie, un besoin d’écouter et de comprendre, de répondre aux plus intimes aspirations d’un cœur, d’être un dévouement et une seconde conscience, et une virginale profusion de baisers… Le fruit n’est-il pas mûr pour que quelqu’une le cueille ? »
Quelques jours avant Noël, il quitta son deuil. Il y avait un an que son père était mort, seul, dans ce château de Saint-Paulin où il l’avait laissé… Il se rappela l’enterrement, le long de la route grise et neigeuse, les cierges dans l’église jetant à travers un jour sombre leurs ombres fumeuses sur le mur, la cérémonie sans fin, les condoléances…
Et il se demandait s’il allait, avec ses vêtements noirs, se débarrasser de la hantise du passé, — s’il allait devenir un autre homme.
Rien toujours. D’insignifiantes relations, des études oiseuses, nulles joies, maints rêves, la seule récréation de quelques livres. Il songeait parfois à fréquenter avec des gens de son âge, essayer des plaisirs, des femmes. Mais puis-je, se disait-il, suicider les choses nobles que je crois exister en mon âme ? J’ai le temps encore ; rien n’est perdu ; l’époque n’est pas venue de l’abdication.